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Inédit. A sa femme, 1er messidor

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sûreté générale. Le premier acte de la conjuration devait être l'évasion ; et on feignait de la craindre chez des gens qui avaient déclaré, comme Roucher, qu'ils ne se sauveraient pas, — la chose fùt-elle possible, — ou chez des vieillards paralysés à qui leurs jambes refusaient tout service!

Le 21 messidor, Roucher écrit sa dernière lettre ' ; elle est plus belle encore que les autres :

Et moi aussi, ma bonne amie, je remarque tous les pas du temps. Voilà le onzième mois commencé depuis neuf ou dix heures. Ne te décourage pas; nous aurons lieu, l'un et l'autre, défaire encore mémoire de cette triste date. Patience! La liberté est un fruit qui, comme tous les autres, veut du temps pour mûrir. A la vérité, comme je suis en serre chaude, il semble que le temps de la récolte devrait arriver plus vite, mais, malheureusement, rien n'est hâtif. Il faut donc attendre; ainsi fais-je. Imite-moi.

Emile a eu toutes les peines du monde à endosser la jaquette de fille que tu lui as envoyée, en attendant que le tailleur ait raccommodé tous ses habits. 11 se croit dessexualisé. Il se promenait, hier matin, dans la ccur, le front baissé et d'un air honteux, à côté de Chabroud qu'il tenait par le pan de sa redingote. Tous les passants lui disaient : Bonjour, mademoiselle Minettelet lui disait au wise-man : Tout le monde m'insulte 1

Deux jours après cette lettre, le 23 messidor, on faisait à Saint-Lazare la première enquête; elle ne visait ni Chénier, ni Roucher. Un aventurier italien, Manini, et un serrurier du nom de Coquery se bornèrent à déclarer qu'ils avaient entendu chez certains prisonniers des projets d'évasion ou des paroles de haine contre Robespierre. Ce jour-là le cruel

1. Roucher ne fit plus passer à sa famille, à partir de ce jour-là. que des carrés de papier sur lesquels il mettait la liste de son linge. Cependant, le 4 thermidor, il put y ajouter quatre lignes que nous donnerons plus loin.

Verney, qui avait fait ses preuves au Luxembourg, demanda le rétablissement de la table commune, « ce qui interceptera toute occasion de communication avec l'extérieur. »Les administrateurs de police Faro, Herman et Lanne complétaient leurs enquêtes chez le concierge. A la première liste, les noms de Roucher et de Chénier furent ajoutés de la main de Robinet, sur l'ordre formel d'Heiman. Les deux poètes étaient signalés comme hostiles à Robespierre et à Collot d'Herbois et comme modérés. On y avait ajouté l'accusation de fausses nouvelles et de causeries à voix basse quand s'approchaient les délateurs. On alla jusqu'à leur reprocher de ne pas s'appeler « citoyen », quand ils se parlaient.

La première liste sur laquelle figurent Chénier et Roucher portait cet en-tête":

Noms des détenus que nous croyons en notre àme et conscience être ennemis du peuple et ne pas aimer le gouvernement actuel de la république française.

Pour un seul nom il y a une explication :

Loizerolle fils, ex-noble, a écrit ces mots lorsque Durosoy fut condamné :

Immortel Durosoy Tu servis ton pays et tu meurs pour ton Roy.

Les pourvoyeurs promenaient la Terreur dans la prison. En prodiguant l'or et les promesses, quelques détenus purent échapper à la liste.

Le 1er thermidor, Roucher renvoya son petit Emile à sa famille.

Le 2, la liste était définitivement arrêtée pour Saint- Lazare. Elle comprenait quatre-vingt-deux noms. Sous le n° 61, on lit:

« Rouché, auteure (sic) du poëme aux Saisons («te) » :

Sous le n° 62 : « André Chénier. »

Le 4 thermidor, à cinq heures du soir, Boucher renvoyait tout son petit mobilier, inutile depuis qu'on mangeait en commun. Il demandait à M. Guyot-Desherbiers de corriger désormais ses épreuves de Smith et il ajoutait :

Bonsoir, ma bonne amie; bonsoir, ma chère Minette; bonsoir, mon cher Emile. Je vous embrasse tous les trois comme je vous aime.

Le 5, on remit à Roucher « un de ces chiffons dérisoires appelés acte d'accusation, dernier outrage qu'on faisait à l'humanité et à la justice '. »

Roucher brûla alors ses papiers inutiles, et confia les lettres d'Eulalie à un ami éprouvé 2 en mettant sur l'enveloppe : Consolations de ma captivité.

Le 6 au soir, il fut transféré, avec Chénier, à la Conciergerie. Quelques jours avant, madame Roucher avait rencontré Grégoire sous un des guichets du Louvre et elle lui avait dit : « Quand me rendez-vous mon mari? » Et lui, avec un ton ironique qui la fit trembler : « Bientôt, bientôt, soyez tranquille. »

« Votre fils sortira dans trois jours! » avait répondu Barère à une semblable question de M. de Chénier.

Les tigres jouent avec leur proie avant de la déchirer!

d . Décade philosophique*

2. Cet ami fut Cliabroud ou de Bart, ancien officier de la marine royale. C'est à ce dernier que le baron de Trenck, partant pour la Conciergerie, remit, comme un souvenir précieux, une tabatière d'écaillé qu'il avait reçue de la princesse Amélie de Prusse.

CHAPITHE V

LE Nil 0 D H AL R K V 0 L T T I 0 N X A I R F. ET l'ÉCIIA K A l'Ii

A la Conciergerie. — Le tribunal révolutionnaire. — Réquisitoire de Fotiquier-Tinville. — La condamnation. — Roueher calme son ami. — La dernière charrette. — Les légendes et la vérité. — L'exécution. — Un quatrain immortel.

Le 7 thermidor, à neuf heures du matin, dans cette salle de la Conciergerie que Muller a immortalisée, les deux poètes, à l'écart de la foule, s'entretenaient ensemble. On entre; leurs noms sont appelés les premiers; vingt-cinq autres les suivent. C'est la fournée du jour.

Quelques instants après, les vingt-sept accusés montaient sur les gradins dans la salle de la Liberté. Autour des deux ami?, et, comme au hasard, Créqui de Montmorency et le conseiller Goësmann, hier encore l'objet des sarcasmes de Beaumarchais ; un Montalembert à côté de Léonard , le

coifl'eur de la reine; le marquis de Roquelaure et le baron de Trenck; des femmes, comme madame de Saint-Priest; huit prêtres ; d'anciens officiers et des « valets du tyran ».

On allait appliquer encore une fois cette loi du 22 prairial qui ne reconnaissait qu'une pénalité, la mort, et qui, pour supprimer les lenteurs inutiles, permettait de juger en masse. Des preuves matérielles ou simplement morales dispensaient d'entendre les témoins; pour gagner du temps, on n'admettait pas d'avocats et l'on empêchait les accusés de se défendre. Danton avait appelé Robespierre à le suivre. Il ne fallait pas revoir un pareil scandale !

Comme président, Coffinhal, «celui qui avait répondu deux mois avant à Lavoisier que In République n'avait pas besoin de chimistes et qui aurait bien répondu aujourd'hui qu'elle n'avait pas besoin de poètes, surtout de ces poètes qui dénoncent les bourreaux1. »

Gomme assesseurs, des jurés incapables de signer leur nom !

J'ai vu aux Archives nationales toutes les pièces du procès ; je les ai feuilletées une à une. Le jugement est souillé de taches de graisse, de café et de vin. Le style est indescriptible; les fautes d'orthographe ne peuvent se compter. Voilà dans quelles mains la France était tombée! voilà les juges qui condamnaient à mort Bailly et Lavoisier, Malesherbes et d'Estaing, Chénier et Roucher!

Dans tous les actes de ce procès, le nom du poète des Moi» est toujours le premier2 ; Chénier le second, Trenck

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