‹ Pendant la terreurChapitre 67 sur 83 · Catnpardon, Histoire du tribunal révolutionnaire t. I · texte numérisé non relu

Catnpardon, Histoire du tribunal révolutionnaire t. I

A peine est-il besoin de dire qu'un feuilleton paru dans le Droit, le 16 décembre 18 40, ne relève que du roman et nullement de l'histoire. Dans cet article intitulé le Tribunal révolutionnaire, le président aurait été Harman, tandis que ce fut Coffinlial; l'accusateur public Fouquier-Tinville, ce fut Liendon. Roucher aurait pris la parole à plusieurs reprises et il aurait fait quelques interruptions énergiques et généreuses. Il aurait même, à un certain moment, avoué la conspiration qu'on lui reprochait. La lettre 8G des Consolations est formelle et contredit absolument la possibilité de cet aveu, encore plus impossible matériellement puisque les accusas n'eurent pas une seule fois la parole. — L'auteur de ce feuilleton, le comte de Bart, était fils de l'officier de marine que Trcnck choisit comme légataire. — Ce qui est exact, au contraire, c'est la déposition, au procès de Fouquier-Tinville, d'un de ces témoins qu'on citait on ne sait pourquoi puisque le président ne leur donnait jamais la parole; au mois de ventôse an III, Pépiu-Desgrouettes, défenseur officieux, détenu à Saint-Lazare, déclara qu'en thermidor il n'avait jamais existé à sa connaissance de conspiration à Saint-Lazare, mais que, appelé comme témoin à toutes les audiences» il avait été surpris et indigné de voir la légèreté, l'ironie et le mépris avec lesquels on traitait les accusés qui n'avaient aucun moyen de défense. « Coflinhal, disait-il, défendait aux témoins de parler quand ils voulaient dire quelque chose à la décharge des accusés. Liendon était plus acharné que Fouquier, qui ne siégea que le premier jour. »

LE I'OÈTE ROUCIIER. 307

Vers midi, un commis-greffier vint lire aux condamnés la sentence rendue contre eux: « Sur la déclaration des jurés d>jugement portant qu'il est constant que Jean-Antoine Roucher, André Chénier, etc., sont tous convaincus de s'être déclarés les ennemis du peuple en participant à tous les crimes commis par 1<- tyran, sa femme et sa famille dans les journées du 22 février I791j du 20 juin et 10 août I7'J2 [$k en insultant les patriotes, eu approuvant le massacre du Champ de Mars e| les tyrannies • -s sur les patriotes qui avaient échapé (sic) au massacre, en écrivant contre la fête de Chàleauvioux, contre la liberté et en faveur de la tyrannie, en entretenant d>-s correspondances avec les ennemis intérieurs et extérieurs, en discréditant les assignats, enfin en conspirant dans la maison d'arrêt Lazare à feffet de s'évader.. (Ici, le jugement reprenait le texte même du réquisitoire.)

» Le tribunal, après avoir entendu l'accusateur public sur l'application de la loi, condamne les susnommés à la peine de mort, conformément aux articles 4, 5 et 7 de la loi du 22 prairial dernier, dont lecture a été faite ;

» Déclare les biens desdits condamnés acquis à laRépublique, conformément à l'article 2 du titre II de la loi du 10 mars dernier :

» Ordonna qu'à la requête et diligence de l'accusateur public !«• présent jugement sera mis à exécution dans les vingt-quatre heures, sur la place publique de la barrière de Vincesnes, qu'il sera imprimé, publié et affiché dans toute rétendue de la République et partout où besoin sera.

» Fait et prononcé en l'audience publique du tribunal, le 7 thermidor an second de la République française une et indicible, où étaient les citoyens Coffinhal, vice-président; Maire, ge et Félix, juges, qui ont signé la présente minute avec effier. »

Quand cette lecture fut achevée, André, ne pouvant maîtriser sa colère, jeta cette apostrophe :

— Les misérables assassins!

— Allons, Chénier, mon ami, lui dit tranquillement Houcher. Du calme! Ils sont plus à plaindre que nous.

Il était deux heures. Fouquier-Tinville requit la force publique de se rendre dans la cour du Palais à trois heures précises. L'exécution devait avoir lieu à quatre heures1.

Le matin de ce jour, madame Roucher s'était présentée à la prison de Saint-Lazare. Quand elle apprit le départ du poète pour la Conciergerie, le cri de Vire le roi! s'échappa de sa poitrine, comme si elle espérait par là se réunir à son mari pour ne plus en être séparée. Mais le brave Semé la saisit, l'emporte et la dépose dans la pièce la plus reculée de son logement. Il lui rappelle les noms d'Eulalie et d'Emile. Elle comprend l'appel fait à son cœur; ses larmes coulent en abondance; ses enfants conserveront leur mère3.

Si l'on en croit une légende, reproduite par H. de Latouche dans la préface des poésies de Chénier (1819), les deux amis, en montant sur la charrette qui devait les

1. Tous le? auteurs ont blâmé l'iniquité de ce jugement. Seul .M. Hamel, dans son Histoire de la Révolution, n'a su trouver pour le flétrir (|iie ces paroles : « Tous deux allaient expier cruellement leurs longues diatribes contre la Révolution. »

2. Eulalie était absente depuis deux jours. Elle était au Plessis- Chenet, près de Corbeil, chez le père de Y Archange. On devine sa douleur, quand, en rentrant à Paris, elle apprit la mort de son père.

:î. On a beaucoup discuté pour savoir si le père d'André Chénier, par ses démarches imprudentes, loin de sauver son fils, ne l'avait pas, au contraire, rappelé au souvenir du comité. Si l'on admettait cette version, conforme aux traditions de la famille de Chénier et que M. Becq de Fouquières n'a pas détruites, le sort de Roucher aurait donc dépendu aussi de ces démarches, puisque, sur les listes dressées dans la prison, les deux noms se suivent et que, dans le réquisitoire de l'accusateur public, les deux poètes ont été visés pour les mêmes faits : AlVaire des Suisses de Chàteauvieux, — Campagne au Journal de Paris, etc.. Pour ma part, je n'y crois pas. La haine de Collot d'Herbois était vigilante et elle n'avait nullement besoin d'être ranimée.

LK POÈTE ROUGHER.

conduire à 1 échafaud, se mirent à réciter la première scène A'Ândromaque.

André, à qui cette idée était venue, avait commencé:

Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle Ma fortune va prendre une face nouvelle, Et déjà son courroux semble sêtre adouci Depuis qu'elle a pris soin de nous rejoindre ici.

Roucher reprenait à son tour. Quand ils eurent ad « La citation est charmante, aurait dit Roucher en souriant. Seulement, ici. il n'y a pas de Pylade. Il n'y a que deux Orestes. » C'est un ami qui suivit la charrette, comme pour rendre aux deux poètes les derniers devoirs, qui a fait ce récit à M. de Latouche. Un autre témoin, digne de toute confiance, ami dévoué de Roucher. a maintes fois raconté aui enfants du poète que les deux amis s'étaient entretenus de poésie. Avaient-ils réellement déclamé les vers de Racine? 11 ne pouvait le certifier; mais, au moment où la charrette. e par la foule, ne roulait pas. il avait pu, à plusieurs reprises, s'approcher malgré les gendarmes. Il était sûr d'avoir entendu Roucher qui déclamait quelques strophes de son Immortalité de l'homme et il avait saisi ce dialogue entre les deux poèU

ll> me font inouï ir bi'-n jeune, tli-;iit Chémer. Je n'avais re rien fait pour la po<t»'>ritr.

Et André ajouta en se frappant le front :

— Et pourtant j'avais quelque chose là1 ! — Cher ami. dit

I. Chateaubriand a répété ce mot sans le mettre en doute. Care ne l'admet pas, parce que, dit-il, personne n'est revenu pour dire les paroles que les deux poètes avaient échangées. Or, un ami commun de Chénier et de Roucher et un ami particulier de celui-ci ont, chacun

Roucher, vous n'allez abandonner que des idées; moi, je vais quitter des enfants, une épouse que j'adorais. Mais il est une autre vie, mon cher André, et nous nous y retrouverons tous un jour, tous ensemble, pour ne plus nous séparer. Achevons noblement le sacrifice; ne donnons pas à nos bwrreai plaisir du nous voir faibles et tremblants.

On l'a écrit dans une étude récente1:

Roucher, pendant la route, se penchait vers son jeune ami qu'il devinait, moins ferme et moins maître de ses impressions.

Lamartine, comme s'il avait eu connaissance des témoignages que la famille a recueillis avec tant d'amour, a dit avec autant de poésie que de vérité:

Roucher, l'auteur des Mois, ces Fastes français, et le jeune André Chénier, l'espoir alors, le deuil éternel depuis, de la poésie française, étaient assis l'un à côté de l'autre sur la même charrette, les mains attachées derrière lf dos. Ils s'entretenaient avec calme d'un autre monde, avec dédain de celui qu'ils quittaient; ils détournaient les yeux de ce troupeau

de leur côté, raconté la scène sans se contredire. L'un a été simplement plus affirmatif que l'autre. 11 y eut encore un témuin, M. de Soustras, cité par Arsène Huussaye, et, si les souvenirs de ce troisième personnage n'étaient pas très précis à cause de <un grand âge. il n'en résulte pas moins que la possibilité de s'approcher de la charrette funèbre, à certains moments de la route, est aujourd'hui parfaitement démontrée.

1. A. du Pradeix, Correspondant du 25 avril 1S7G. Le fait constaté ici n'a jamais été discuté sérieusement. Becq de Fouquières a préféré ne rien dire plutôt que de donner le second rôle au poète charmant pour lequel il avait un culte religieux. Son silence est significatif. Tous les témoiguages s'accordent à dire qu'à Saint-Lazare, à la Conciergerie et sur la charrette, ce fut Roucher qui soutint son ami;. Arsène Houssaye, seul, s'est inscrit en faux contre l'histoire; son témoignage, du reste, ne saurait compter, puisqu'il a pris soin lui-même de l'infirmer en disant que le vieil intendant de Soustras était en enfance et que, dans sa famille même, on n'ajoutait que peu de foi à ce qu'il disait.

LE J'OÈTE ROl'CllER. 3H

d'esclaves et récitaient des vers immortels comme leur mémoire. Ils montrèrent la fermeté de Socrate1.

Le trajet de la Conciergerie à la barrière de la Déchéance dura près d'une heure2.

Les charrettes contenaient les vingt-six condamnés du jour et onze autres qui n'avaient pu être exécutés la veille. Roucher, chef de la prétendue conspiration, allait mourir le dernier3. Il y avait, dans cette attente de quarante-cinq minutes, comme un raffinement de cruauté qui, en rappelant les interminables apprêts de la mort de Bailly. devait justifier ce mot de Sainte-Beuve qu'une telle mort fait autant d'honneur que de honte à l'espèce humaine.

Trente-cinq fois déjà le couperet fatal était tombé! Trenck, à son tour, monta sur l'échafaud comme à la brèche et s'écria :

— Français, nous mourons innocents. Vengez notre mort et rétablissez la liberté en immolant les montres qui la ilétrissent et qui la déshonorent!

Parvenu sur la haute estrade, vestibule du tombeau,

1. Lamartine ajoute : « La France, comme Ophélia, la folle de Shakespeare, arrachait de sa tète et jetait à ses pieds, dans le sang, les fleurons dp sa propre couronne. » Goncourt a dit : « Le poète passait, désespéré que la postérité lui vint au milieu de son œuvre et jetant à la foule se; manuscrits ébauchés et criant qu'on lui volait l'avenir. La science passait, pleurant de ne pas léguer les découvertes entrevues. L'éloquence passait, emportant en son gosier sonore, les foudres muetl

2. Depuis quelque temps, les exécutions n'avaient plus lieu sur la place de la Révolution (place de la Concorde) ; elle était rassasiée de sang et le peuple de ce quartier, à maintes reprises, avait manifesté son mécontentement.

3. Becq de Fouquières et Caro, après lui, se sont trompés quand ils ont dit que Roucher était mort le premier et Chénier le second. Ils ont cru qu'on avait suivi l'ordre de la liste. Tous les témoins de l'exécution ont répété que Roucher avait été guillotiné le dernier et qu'il avait été précède immédiatement par le baron de Trenck.

Roucher avait, au dire d'un témoin, conservé tout son courage; ses yeux, errant sur la belle avenue d'arbres qui aboutit à Yincennes, dédaignaient de s'arrêter sur ceux qui l'entouraient.

Peut-être voyait-il déjà la délivrance procliaine et le triomphe de la liberté, quand la main du bourreau vint dissiper la consolante vision!

La veille, à onze heures du matin, Leroy, élève de Suvée, avait fait le portrait du poète et celui-ci avait écrit audessous pour sa femme, pour ses enfants et pour ses amis, ces quatre vers qui devaient expliquer à la postérité la mélancolie de ses traits :

Ne vous étonnez pas, objets sacrés et doux, Si quelque air de tristesse obscurcit mon visage. Quand un savant crayon dessinait cette image, J'attendais l'échafaud et je pensais à vous.

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