I. CMte charmante lettre est inédite
Sainte-Pélagie, 15 brumaire an II.
11 n'est pas possible, mademoiselle, de mettre plus de grâces, ni plus d'obligeance dans vos envois et dans vos lettres ; celles que vous adressez à votre cher papa sont si pleines de tendresse et de sensibilité <]n'on ne peut les lire ni les entendre sans les baigner de larmes. Qu'il y a de grâces à rendre à la destinée qui lui a réservé, pour ce moment-ci, une consolation si précieuse ! J'avais, ainsi que lui, des enfants dont le cœur aurait peut-être ressemblé au vôtre ; mais hélas ! le ciel ne m'a conservé que leur mère qui a usé dans la douleur l'habitude de les avoir à son côté et qui aura le regret éternel de n'avoir pu soigner que leur enfance.
Je vais donc, grâce à vos soins obligeants, parcourir encore une fois l'Egypte avec Savary. Si, dans ce voyage et parmi ces débris imposants qui paraissent avoir défié le temps et la nature, je rencontre quelques plantes intéressantes, je regretterai de ne pas vous avoir avec moi pour profiter des connaissances qu'une étude suivie vous en a données ; mais j'irai me délasser dans la cellule de votre papa de mes courses aux Pyramides et c'est avec lui que, oubliant les verrous de Sainte- Pélagie, je proliférai de ses aimables entretiens et joindrai l'avaiilage de m'inslruire à la douceur d'y parler de vous et de votre chère maman. Quoique je n'aie pas l'honneur de la connaître, je lui demande la permission qu'un artiste sexagénaire adresse la pureté de ses sentiments aux grâces de votre âge et à la sensibilité de votre cœur.
Cette correspondance se renouvela plusieurs fois pendant la captivité ; et c'est ainsi qu'Eulalie fut chargée par le peintre de reclierclier dans le Dictionnaire historique les particularités biographiques sur la sainte qui portait le nom de Pélagie.
C'était une intimité de tous les jours entre les deux prisonniers et comme le petit Emile était venu passer une
LE rOÈTE ROUCUER. 205
journée à la prison, Roucher avait invité le peintre à partager son repas. Il avait demandé chez lui un service plus complet et plus recherché, en ajoutant :
Les malheureux ne font point abstinence ; En enrageant, on fait encore bombance.
C'était le soir qu'on se réunissait de préférence. Tous les sujets étaient abordés par ces hommes faits pour se comprendre et s'estimer.
La vertu, l'esprit et le goût font le bonheur. C'était là, hier au soir, entre Robert cl moi, le sujet de notre conversation ; nous nous félicitions mutuellement du bien que nous fait la culture des arts. Il n'y a guère d'heureux que nous, à Sainte- Pélagie, disions-nous, car nous travaillons; et comme l'esprit humain est heureusement trop peu libre pour être à la fois au.x pensées du malheur et du bonheur, dans le même instant, il se trouve qu'en multipliant les heures laborieuses, nous avons encore, en sus de l'oubli de nos maux, des jouissances d'autant plus pures qu'elles sont intellectuelles. Nous aurions pu ajouter, en surcroif de bonne fortune, que nous avons la faculté de nous rendre compte de nos jouissances et de leur donner ainsi une plus grande intensité de saveur.
C'est une excellente trouvaille partout, mais plus encore à Sainte-Pélagie, qu'un homme de l'esprit et du talent du citoyen Robert. Il va semant la conversation de pensées, d'anecdotes, de sentiments qui léveillenl, amusent et attachent. Il me racontait qu'ami intime de Vernet, ils allaient ensemble deux fois tous les ans, comme en pèlerinage, vers la belle nature dans les jardins de Sceaux et de Saint-Cloud, les deux jours de fête de ces beaux lieux, au milieu de tout Paris qu'ils y voyaient rassemblé dans les atours les plus aimables de l'élégance. Us erraient, saluant leurs nombreuses connaissances, mais n'en abordant aucune; observant d'un œil studieux ce tableau mouvant et si varié, ce mélange magnilique de tous
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les objets de la nature parée, embellie et perfectionnée par la société. La verdure des gazons, le feuillage des bois, Téclat, le bruit, le jeu des eaux qui serpentaient, s'étendaient, tombaient, s'élançaient, montaient en jets, roulaient en cascades, bondissaient, écumaient, les coups de lumière qui souvent perçaient le toufTu du leuillage, épaississaient, par le contraste, les ombres éloignées et les projetaient des hauteurs sur les fonds; et tout cela embelli encore par l'âme que donne à la campagne l'esprit de l'homme, sous les habits du bonheur; voilà ce que Robert me peignait, car il peint toujours. Vernet et lui, à ces deux époques de l'année, dans la belle saison, remontaient les ressorts de leur génie; c'étaient deux jours de recolle, de liches moissons.
L'àine est un feu qu'il faut nourrir.
Et qui s'éteint, s'il ne s'augnienle.
Ils le savaient, nos deux artistes, aussi bien que Voltaire, ef poètes comme lui, ils l'eussent dit de même. Ceci me rappelle un conseil que je me suis permis de donner à un jeune homme ici en prison avec moi et que j'appelle mon aide de Smith. Je venais de lui lire ma lettre sur la taverne anglaise. Tu sais, saus doute, ce que je veux dire. Ces vers lui plurent beaucoup; il me le dit et ajouta : — Vous n'aimez donc pus ce genre de scènes ? pour moi, je l'avoue, elles me plaisent. — J'en suis t'àché, lui répondis-je; à votre Age, il faut ne s'environner que des images du beau, il faut en peupler sa pensée. L'imagination se gâte et se salit de la présence des objets communs et bas. Recherchez l'hounne dans sa dignité, tandis que votre goût n'est point encore à sa perfecliou ; (juand vous serez tout ce (jue vous devrez être, alors vous pourrez regarder tout sans risque. » Je suis bien sur que ma Minette est de mon avis; sa lettre d'hier m'a prouvé qu'elle sent vivement le beau et qu'elle le savoure.
Il y avait échange d'amabilités eutre le poète et l'artiste ; Koucher composait des vers pour son ami :