Inédit
LE l'OÈTE ROUCHER. 209
homme avait dix ans lors de l'affaire du Champ de Mars. Son père y fut tué. L'enfant monta à Pautei de la Patrie et jura qu'il vengerait celte mort. La guerre desVendésiens (ij'c) s'ouvrit, il y vola et s'y comporta hit-n. Un jour, il avait démonté deux cavaliers, s'était emparé de leurs chevaux et revenait avec son butin. Il est rencontré par des royalistes qui, le pistolet sur la gorge, lui disent : « Vive le roi! ou la mort. » Barra, âgé de douze à treize ans, s'écrie en héros : « Vive la république! » et on le tue. L'artiste lui a éiigé un tombeau à la manière antique. Le monument est simple et porte sur une grande pierre ces quatre vers que Robert m'a demandés et que j'ai faits tout à la fois et pour rendre hommage à cet enfant et pour associer mon nom à celui de Robert :
yu'à tout républicain sa mémoiie soit cliere. Barra dans les combats, jeuue, a lini son sort.
Ne le pleurez pas ! il est mort, Pour détruire les rois et pour ven.Lçer son père.
Robert avait fait une élude à part de la mère et des enfants dans sa composition. 11 m'en a fait don pour toi à ma demande. Je te l'envoie.
Sur la vie qu'on mène à Sainte- Pélagie, voici une lettre de Moynat à madame lloucher * :
(liî'ice à la bonne réputation de mon chambrier, lui écril-il le 20 brumaire, notre chambre n'est jamais seule et nous avons le soir un grand salon de compagnie. Nous y parlons de vous, de mademoiselle Kulalie ; nous y lisons vos lettres et tout le monde tombe d'accord qu'on ne peut être plus heureux que
1. il y avait à Sainte-Pélagie de deux cent vingt à deux cent trente détenus parmi lesquels plusieurs femmes, dont quelques vieilles .Anglaises; on ne peut s'expliquer leur présence dans les cachots de la république.
mon camarade, el moi je me réjouis en silence du bonheur que l'on retire de tant d'union, d'une aussi respectable amitié.
Quelquefois, au lieu des soirées quasi-mondaines, Roucher se repliait sur lui-même; c'était l'heure où il écrivait à sa famille :
Me vuilù, mu bonne amie, rendu au silence et à moimême ; car j'habite un corridor si fréquenté et si bruyant, que la journée entière ne me fournit pas un quart d'heure de tranquillité. Ce grand poêle est le rendez-vous des frileux et des parleurs; et comme le règne de la liberté a rendu à chacun le plein exercice de ses faculiés, chacun use ou abuse de ses poumons à sa volonté. Je doute qu'il y ait nulle pari une semblable concurrence de langues et de voix; c'est un tintamarre à rendre sourds tous ceux qui, comme moi, ont plus habité leurs cabinets qu'ils n'ont fréquenté les lieux de rassemblement.
Il fallait que je vinsse habiter Sainte-Pélagie pour savoir au juste ce qu'une condition commune à tous leur donne de loquacité. Ce n'est pas (juo, par instants, il ne soit curieux d'entendre cette foule de raisonnements bons ou mauvais, se mêler, se croiser et se confondre en un déraisonnemenl général ; mais ce spectacle trop prolongé fatigue, étourdit et dérange la pensée. On soupire malgré soi après l'heure des verrous, et grAce au bruit du jour, on entend sans frémir le bruit des gonds qui assure le silence de la nuit.
Les corridors étaient les grands ennemis du recueillement et du travail :
Ici, écrivait-il à sa lemmo, on consume sa vie à ne rien faire, ou plutôt il est iuipossible de faire autre chose que d'errer d'un corridor à l'autre, au milieu du brouhaha de deux cents voix discordantes, organes d'opinions diverses. Le sage se tait, écoute en passani, observe d'un œil détourné et fait son pro-
lit de cette étude qui l'introduit bien avant dans les profondeurs du cœur humain.
Cette tabagie, faite pour lui déplaire, excite sa verve railleuse. Le premier pluviôse, il écrivait à une amie :
Il y a doux houros environ que, près de ma cellule, devant \o poêle, s'est établie une sorte de. taverne anglaise oii, grand verre à la main, longue pipe h la bouche, une trentaine de patriotes boivent, fument, chantent et détonnent en chorus des hymnes, des couplets, des vaudevilles francs républicains et vrais sans-culottes.
Jamais à cette tabagie, Votre atui n'aurait assisté, Si pour lui la captivité Aux murs de Sainte-Pélagie, N'eût remplacé la liberté ; Murs bruyants, où l'égalité Par une soudaine magie, Donne aux pauvres do l'énergie.
Rend à l'tiomme sa dignité Et met l'infortune en orgie...
D'autres fois, au contraire, il plaisante sur les nécessités de la prison et comme sa lille lui avait envoyé un cache-nez, il lui écrivait ' :
Et puis, ma iille ne ni'a-t-elle pas mis à la mode? A la mode dans Sainte-Pélagie! Peul-on mieux choisir les temps et les lieux"? Je ressemble h un gros pigeon ii cravate brune, verte et rougeàtre. Oui, tu as deviné ce grand elTet.
Le peu de courage qu'il rencontre chez la plupart de ceux qui l'entourent, ne cesse de l'étonner :
1, Inédit.
Ma prison me fait voir ios iiomraes, je veux dire le commun des hommes, hien plus plais encore que je ne les imaginais. Bon Dieu! que de faiblesse et de pusillanimité! Avec un peu de courage, ils ôteraient au malheur les trois quarts de sa force. Point du tout, ils lui en prêtent, et puis ils s'étonnent de se sentir terrassés! Allons, mes frères! Allons, raidissezvous; osez regarder l'infortune en face et ce ne sera pour vous qu'un animal tout au plus importun par ses aboiements, qui rôdera à l'eutour pour vous mordre et n'y parviendra pas.
Ailleurs :
Ils sont bien rares ceux qui se montrent vraiment courageux dans ces circonstances. Donnez-moi tel honnne qui, dans la société, a le verbe haut, la tête haute; je l'enferme à Sainte-Pélagie et ce ne sera plus qu'une poule mouillée ne trouvant pas dans son gosier assez d'air même pour glapir.
Roucher, lui, a un moyen bien simple de ne pas succomber, 11 le donne à sa femme, en lui racontant qu'il a rêvassé dans son lit, jusqu'à l'ouverture des verrous.
A quoi ? à tout. Amis, enfants, femme, prose, vers ont roulé l'un sur l'autre dans ma pensée. II n'y a que ma captivité, je crois, à la([uelle j'ai oublié de m'attacher, grand bonheur du hasard ! 11 est vrai que si cette idée fût venue me saisir au collet, je m'en serais bien vite débarrassé, en me jetant au bas de mon lit, el en courant à ma plume et à mon papier. C'est là mon reujjiart et ma défense. 11 est important ici de ne point laisser noircir son àme ; je vois des hommes à (jui cette malheureuse faiblesse fait grand mal, qu'elle rend malades el malades dangereusement. Triste, mais utile leçon ! Nous devrions tous en proliter. Mais la chose n'est pas possible à tout le monde.
Quand on a passé quarante ou cinquante ans de sa vie, sans rétléchir sur soi, sans ^travailler son Ame, il n'est plus temps
LE POÈTE ROrCUER. 213
d'y penser. La force d'esprit est la fille des efforts antérieurs. 11 faut, en soi, une provision de courage contre le malheur quand les jours en arrivent ; sans cela, il faut se résoudre à ne trouver dans son cœur que faiblesse, lâcheté et couardise.
Non content d'être courageux pour lui-mèiue, le poète cherche à inspirer aux autres ses propres sentiments.
Il prête le Contrat social à un pauvre curé constitutionnel, détenu comme lui.
Il faut, dit-il, venir au secours des malheureux et des ignorants. Consolons. Instruisons. Ces deux emplois de la vie sont assez doux.
Boucher qui, pendant ces preiuiers mois de captivité, entretient avec sa famille une correspondance enjouée, presque gaie, cherche moins à dissimuler quand il est avec ses amis. Le courage ne l'abandonne nullement ; mais il n'affecte pas des illusions et des espérances chimériques comme dans les lettres qu'il écrit à sa femme.
Le 19 brumaire, il dit à Desherbiers':
Vous êtes réuni à votre famille, mon ami ; vos enfants sont autour de vous jouant, riant, grandissant et s'embellissant. Jouissez bien de ce bonheur el plaignez celui de vos amis à fjui l'on fait un sort bien dilîérent.
N'allez pas pourtant penser que votre ami est déchu de sou courage ; celui-ci n'est pas de l'insensibilité. Oh ! non, certainement, je ne gémis pas en lâche de mes pertes ; mais je ne les sens pas moins dans toute leur étendue.
Il n'y a qu'un fou (jui puisse dire: 0 douleur ! Je ii\ivouerai jamais que tu sois un mal. Moi, je lui dis : Tues cruelle, mais tu ne me briseras point ; el. soyez-en bien sûr, mon ami, elle ne me brisera pas.