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I. Inédit

214 l'RNDANT LA TERREUR.

Le stoïcisme n'a jamais parlé un plus beau langage. Il n'y a l'ien d'alTecté dans sa contenance ; il devine l'avenir. Il sait bien que sa prison n'est pas près de s'ouvrir.

Y gémirons-nous longtemps encore? dit-il. Le temps présent est gros de Vavenir, disait un grand hommf, et j'ajoute : î\xil ne sait de quel enfant il accouchera.

C'est encore à Desherbiers qu'il écrit :

Oui, je suis à Saiiite-Pélagio ; \c n'en suis pas sorti un seul instant depuis plus de trois mois et j'en passerai bien d'autres encore, ceux du losfo de l'hiver, ceux du printemps, cpux de l'été et

Nati. nalorvm et qui nascentur abillis

Disciple du sage Romaiu

Qui dun regard ferme, héroïque,

Prévojant une mort tragique,

Contre un Néron, vil assassin, .

Armait sa morale stoïque ;

Je la goûte, je me l'applique,

Et je mo prépare îi ma fm.

De ce maître que j'aime à suivre

L'exemple vieut me secourir.

Ciiez moi, j'apprenais à bieu vivre.

Ici, j'apprends h hiien mourir.

Comprenant tous les devoirs austères de l'amitié, Roiicher demandait à Desherbiers de servir de père à ses enfants ; el l'excellent homme lui répondait :

J'espère tout do votre cause. Vous avez des amis qui vous chérissent et des ennemis qui vous estiment. Soyez toujours vous-même, ô mon ami. Vos enfants ont à ])résenf deux pères au lieu d'un. Je vous embrasse au nom de la Patrie et de la Liberté ; vous les aimez el elles vous reviendront.

LK l'OÈTK UOUCIIBH. 215

Alors, le poète se sentait console. 11 trouvait tout naturels les sentiments qu'il aurait éprouvés lui-même et il terminait ainsi une de ses lettres:

Je vous embrasse et vous remercie. N'est-il pas louf simple que vous me regrettiez? L'amitié n'est pas là pour licn. Le mot de Montaigne, mon ami, le mot de Montaigne :

— C'est que criait lui, c'est que c'était moi.

Comme Moynat, le héros ridicule de la scène qui s'était passée chez mademoiselle Dervieux, avait dû prendre une autre chambre, Boucher reçut dans la sienne le citoyen Ghaljroud. C'était un avocat qui avait été député de l'Isère il la Constituante. Il y avait joué un rôle qui l'avait mis en vue ; chargé du rapport sur les journées des 3 et 6 octobre 1789, il s'était efforcé de juslilier la conduite de Mirabeau et relie du duc d'Orléans. Il fut alors accusé de vénalité ; on lit des pamphlets contre lui ; on ne l'appelait plus que Chabroud, la blanchissetise. Mounier lui-même, dans son Appel à la Postérité, crut devoir répondre au rapport de son collègue.

Quoi qu'il en soit de ses opinions politiqiies, que Roucher ne partageait pas du reste, Chabroud était un homme d'esprit et de cœur'. A ce titre, les deux prisonniers devaient s'entendre. Roucher, dans une leitre inédite, l'a dépeint ainsi :

La société de Chabroud est si douce, si aimable, si paisible! J'ai là un compagnon d'infortune si pur, si sage, si éclairé;

1. C'e>t lui qui disait à un de ses clients qui l'interrogeait sur les chances de son procès : <■ Ah! monsieur, j'ai perdu de si bonnes causes et j'en ai gagné de si mauvaises ! » Chabroud échappa à l'échafaud. Il devint avocat ;i la ronr de cassation et mourut, aui environs de P3ri«. on iSlts.

nos âmes et nos pensées sont si bien en harmonie, que j'oublie ma captivité ou plutôt que je m'applaudirai un jour de l'avoir soufferte, puisqu'elle m'aura valu un trésor d'amitié. Vous n'avez pas d'idée, mon amie, de cette égalité de caractère. Aux inquiétudes près, que lui donne la mauvaise santé de sa femme, il est du malin au soir serein et calme tel que vous l'avez vu, possédant toujours son âme en paix, riant peu ou plutôt ne riant jamais ; mais connaissant très bien le doux sourire de l'esprit qui vaut mieux que la grosse joie de l'inutilité et de l'insouciance.

Vous voyez bien qu'avec un pareil bagage, on doit faire, sans tristesse, route en prison.

Malheureusement, à côté de cette tranquille cellule, il y avait des voisins bruyants et peu gênés ; c'étaient « trois jeunes gens qui logeaient ensemble, déclamaient en mangeant, chantaient en bramant, parlaient en glapissant ».

Roucher trouva le moyen de les faire taire. Un jour il les félicita de leur gaieté et, comme il les entendait se plaindre du cuisinier, il leur donna de son gigot. « Depuis, ils furent sages et paisibles comme de jeunes novices. »

Sept ou huit fois seulement, pendant ces dix mois de captivité, Roucher put recevoir dans sa cellule les visites de sa femme, de sa fille ou de son frère. C'était une faveur qu'on n obtenait qu'à prix d'or. Encore fallait-il se présenter à la prison vers neuf heures du matin alors qu'il n'y avait pas encore d'affluence.

Quelle joie quand on s'était vu ainsi! Les lettres restaient imprégnées de bonheur pendant plusieurs jours !

Les malheureux, écrivait Eulalie, ont donc quelquefois des instants de bonheur pour faire trêve à leurs maux. J'en ai eu la preuve hier et je rends mille actions de grâces à celui qui me l'a donnée. Que ce moment a été doux, mais que la suite en a été pénible!

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De loin eti loin, le bon Semé prenait sur lui de laisser inackime Iloucher ou sa fille pénétrer dans la cour où donnait la fenêtre du prisonnier. Mais que de fois aussi cette mince consolation leur fut refusée ! La mère et la fille partaient alors les yeux en larmes, et le lendemain, sans désespérer, elles recommençaient cette course fatigante.

Ouant au petit Kmile, on pouvait le laisser <à son père à la condition qu'il s'en allât avant quatre heures du soir.

Telles furent les seules communications de Roucher avec le dehoi's.

On apprenait cependant les nouvelles de l'extérieur par une petite feuille qui paraissait tous les soirs et qui donnait les débats de la Convention et les jugements du tribunal révolutionnaire ; on en était instruit aussi par l'arrivée quotidienne de nouveaux prisonniers.

Noire séjour se remplit de jour en jour, \jO ci-devant dur lin Chàfelet — (c'était le fils de l'aniii' <le Voltaire) — nous psI arrivé cette nuit, et puis encore quatre Picards.

Ce ii't'sl pas le cas fiu proverbe : Plus on est de fous, plus n lit. On rit peu à Sainte-Pélagie; j'y vois au contraire des larmes dans les yeux où je m'attendais à trouver le regard de la constance. Pour moi, je me dois cette justice que je n'ai ici versé que des larmes d'attendrissement sur tes lettres, ii'llf.s di' Minette et de mes amis.

Le 13 frimaire, Houcher écrit' :

Il arrive tous les jouis des prisonniers. Ils sont déjà treize fin Panthéon. On dit que le frère d'amitié — (c'était le titre qu'il donnait à Guyol-Desherbiers) — va être arrêté aussi ; mais il est inutile de lui en parler.

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