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position (i'àrao, moitié pénible, moitié agréable, le hasard a fait que ce moment de l'année se rencontre avec la traduction de cette partie de l'été où Thomson, avec un charme inexprimable, une mélancolie philosophique, peint les délices de lii promenade. »
Sous les verrous il traduisait donc Thomson, ajout»' Sainte- Beuve ; il regrettait de ne pouvoir suivre le cours de botanique et les herborisations de Desfontaines; il donnait à s;i tille âgée de dix-huit ans, si distinciiéc p:ii- Vcspril ri le savoii-, (le bons conseils de tout genre
Ces conseils, nous les connaissons déjà. Il y joignait une communion littéraire d'idées et de pensées qui ne fait pas lu partie la moins intéressante de cette correspondance.
Roucher engageait sa fille à lire chaque jour une ou deux lettres de madame de Sévigné el quelques pages de la Bruyère, et celle-ci lui répondait :
Je n'avais pas attendu, mou cher papa, pour continuer à lire madame de Sévigné que vous m'en eussiez parlé. Elle me plait trop pour la négliger ; mais, je vous l'avoue, je ne veux que l'admirer et point l'imiter. Sij'ai le bonheur qu'il se trouve parfois, sous ma plume, un trait, un petit mot qu'elle aurait bien fait sien, à la bonne heure! On ne peut, à mon avis, ni la copier, ni l'étudier pour la savoir.
Qu'arrive-t-il (juand ou veut coiiier des grâces purement naturelles ? On grimiice, on devient maniéré; on n'est alors ni bon original ni bon copiste. Je la crois donc trop naturelle pouiservir de modèle ; on ne pourrait que mal léussir à vouloii' attraper ses rchappées. Qu'on vienne désirer, avec sa tournure. un cabinet tapissé tout en dessous de cartes! Celte idée i-st vraiment originale.
Une autre fois, elle complétait ainsi sa preuiière pensée :
tille a un talent bien rare, cette madame de Sévigné, pour foire (les lécits. Je voulais toujours, mon cher papa, vous j)ar-
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liT (\o sa Mort de Tiirenne. C'est avec sa simplicité et son naturel ordinaires, ou peu ordinaires plutôt, qu'elle demande des larmes et qu'elle en obtieut, après un grand nombre d'années, pour un homme qui en a tant fait répandre. C'est avoir bien du pouvoir sur le temps que datleiidrii' ainsi. Je vois qu'il n'est point d'événement fra])pant, de destruction petite ou grande d'un être, quil ne fasse oublier, ou du moins dont il uallère le souvenir. De la plus grande douleur, il en tue tout le vif; on dirait qu'il n'est pas permis, même au plus grand homme, d'attendrir jusqu'à un certain point, au delà d'une époque maniuée ; on lui donne jilus de regrets qu"à un autre, il est vrai; mais lui en donne-t-on plus longtemps? Pauvre humanité! Cette idée est teinte en noir; elle m'attriste, car je la crois vraie! Je ne sais, au reste, pourquoi je dis tout cela.
-Madame de Sévigné, si elle m'eût entendu lire ses lettres sur Turenne ; si elle eût vu mes larmes, maurait dit : Vous nargmnentez pas d'après les impressions que vous éprouvez ; et c'est avec quelque raison qu'elle aurait pu me reprocher de sentir d'une façon et de parler d'une autre. Mais, madame, vous seule peut-être pouvez me donner un démenti ; sans vous, je ne me contredirais pas. 11 faut finir cet article. J'étais partie, et (juand une fois je vais le bavardage, Dieu sait (|uand, et où je marrête.
Maintenant, c'est du Tasse que le père et la lille vont >'entretenir :
Mon Dieu! (jue nous avons eu de peine à nous entendre! Je disais conquistiUa, et toi, toujours liberata. Libcratai'ii beau, sublime, toucliant, bien varié, bien ordonné, grandissant toujours de force, de grâce et d'intérêt ; mais je n'en avais pas besoin. Un autre que moi, mon jeune voisin, plein d'amour et d'enthousiasme, et d'admiration, et de respect pour ce tant beau et tant malheureux génie, voulait le retrouver, s'il était possible, ou du niuiiis le connaître sous de nouvcllfs formes.
et il (l(nnandailco;?ç»is/«^t.Eii(in,iious nous sommes, toi etmoi, t'ntt'ndiis. Tu l'os rappelé sans doute ([ue ce grand honnne, ce dipne rival d'Homère, si même il n'est pas son vainqueur, fut réduit, par l'injustice de ses contemporains, à croire qu'il avait fait, dans son Goffredo, un mauvais ouvrage, et qu'à trente ans, créateur du plus bel édifice épique que le génie de la poésie ait donné aux hommes, il essaya de le renverser de ses mains, pour en construire un autre qu'il crut faire plus beau, son Bicardo. Malheureux Tasse! et comment se fait-il {\ne les ennemis de ta gloire aient pu faire taire, à ce point, le cri de la conscience littéraire? Que cette docilité, cette soumission de la part est touchante! L'homme ordinaire a un amour-])ropre bien plus robuste. Les traits d'une juste critique sifllent à son oreille, le bienheureux ne les entend pas; il est, comme le dieu d'un hymne (h' Sun\9\\\, il se béatifie de sonpi'opre regard ; se proprio conluilu beat. La bonne nature, qui ne déshérite jamais tout à fait ses enfants, lui donne en vanité ce qu''ellelui refuse en talent. Le génie au contraire est déliant de luimême ; il a la bonhomie de s'alidiquer, pour ainsi dire. Rends au Tasse ce (|u'on lui doit, ma bonne amie, remplis-toi de son ouvrage, pleure sur sa personne. 11 fut banni, exilé, raptif, et, ce qui est bien plus humiliant pour l'humanité et fui plus douloureux pour lui. niécnnnu pendant trente ou quarante ans.
Ilcincusenient encore, il vit, la veille de sa mort, son immortalité. Pour moi, je ne pense jamais sans attendrissement à cette capricieuse destinée du Tasse, et toujours je me demande : Y aurait-il donc une alliance nécessaire entre le génie et le malheur?
Cicéron, Horace et A^irgile trouvent naturellement leur place dans cette correspondance littéraire.
Le poète choisissait sa lillo comme arbitre; il lui soumettait ses vers en même temps que ceux de Delille ou de Voltaire. Il laissait sa lille dans l'incertitude sur celle des traductions qui était son œuvre. Eulalie ne se trompait pas et
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elk* jiistiliait son opinion par des raisons qui tont autant d'Iionnonr à son cœiu" qu'à son érudition'.
Sainto-Bouvo s'ost raonlré extrt'meiuont frappé de res épisodes littéraires éclos sous les verrous de Sainte-Pélagie et de Saint-Lazare. Il les commentait avec son éloquence ordinaire en mettant les choses à leur vrai point :
Kiilalii-, dit-il, relevait avec une sagacité remarquable et nu si'utiinent de préférence, filiale bien permis les défauts de la Iraduolion de Delillo au début des Géorgiqiies. *< Mais, lui répondait riionnête Uoucher, tu ne me parais pas rendre toute la justice qui est due à sa gr;ke, à son harmonie, à ce je ne srtî.s- quoi (jui plaît, même dans sa manière française, aux amateurs impartiaux de rantiipiité^, »
Il y avait encore comme un instinct filial et un hommage involontaire dans le choix qui dictait ces paroles d'Eulalie :
Je n"ai jamais tant aimé Socrate. Que la vertu est aimable d;ins sa bouclie! Pauvre vieillard! Comme ils Tont traité \ In^irats Athéniens! Il avait bien raison celui qui disait : « H n'est pas de peuple qui ait possédé autant de grands hommes ((lie les Âlliéuiens, et il n'en est pas qui ait moins méiité d'en avdir. )• Oh! sûrement, ils n'étaient pas dignes d'un Socrate, d'un Aristide, d'un Alcibiade et de tant d'autres encore. La mort de ce grand homme m'a fait verser des larmes d'indignalion, d'admiiation, di; pitié et d'attendrissement. Sa mort est plus belle (pie la vie de bien des héros. Alexandre avec sa sitif inextin^iuible de la guerre, Charles XII avec sa têle désordonnée, le tsar, malgré le bien qu'il peut avoir fait parmi tant et tant de cruautés, ne me semblent pas comparables à mon héios. Où pourrais-je trouver l'iiistoire des grands
1. On trouvera quelques-unes de ces joules littéraires à la fin de ce volume, dans l'appendice.
2. Voir la suite. Cnuseriea du Lundi, XL p. i'-^\ ("t suivantes.
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hommes de la Grèce, 1 histoire d'Athènes surtout? J'ai une envie extraordinaire de faire connaissance intime avec ce vilain aimable peuple.
Après les classiques de la Grèce et de Rome, c'est le nom de Montaigne qui se rencontre le plus souvent sous la plume du poète et de sa fille.
Tu as {j;randement raison, lui écril-il, de vouloir frotter tu cervelle à la cervelle de Montaigne. Sa morale est usuelle ; à tous les moments de la vie on trouve occasion de la mettre en pratique. C'est, je crois, de tous les moralistes, celui qui, sans le chercher, est descendu le plus avant dans riiomme. Ce n'est que lui qu'il met en scène; et cependant, à chaque instant, on ôte son chapeau, et l'on fait la révérence, pour saluer des personnes de sa connaissance. Et puis ce style original, pittoresque, sublime et naïf! Cette foule d'expressions neuves, trouvées, qui font de la lan^aie de Montaigne une langue nouvelle dans le français! Jean-Jacques en faisait une de ses lectures chéries, et il est assez vraisemblable qu'il a ajouté, par ce commerce, à sa fortune native.
Je vois avec plaisir, ma chère lille,que tu recherches le sage Montaigne. Bonne société! bonne accointance que celle-là! Quand tu auras un peu usé de ce philosophe pratique, tu te reconnaîtras meilleure toi-même à l'user. Plus de douceur, de souplesse, d'aménité seront bientôt une nouvelle parure de ta jeunesse. Tu verias se développer, avec vitesse, tous les heureux germes du bien ([ue la nature a mis dans ton cœui;elce qui te promet la plus pure des jouissances accordées à nolic malheureuse nature humaine, par la raison que cette jouissance est la plus intimement sentie, lu reconnaîtras en toi l'ouvrage de tes propres réflexions.
A la (in de ces jours d'épreuve. Kulalie revenait avec son père sur le mrme sujet :
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J'ai trouvé, l'autre jour, sur uiou chemin, un détracteur de Montaigne. Je croyais, niui, (juc c'était là chose impossible, mais je vois qu'il ne faut jamais désespérer de rien et ne se persuader les choses que jus(iu'à un certain point. Ce non-approljatem-, pour ne pas dire autre chose, c'est le citoyen de la rue de La Harpe. Je ne sais comment la conversation s'est enfilée sur Montaijine; n'importe! il m'a demandé, puisque je l'avais lu, si je connaissais aussi Charron et sa Sagesse. J'ai r('poiulu : non; et sur ce non, il m'a fort enj^agée à le lire, disant ([ue je ferais la comparaison, et que je pourrais juger de la dilTérence. Je n'ai rien pu dire sur la comparaison, mais je me suis hautement récriée de ce qu'il attaquait notre philosophe, précisément dans les points où il me paraissait le plus admiiahle, dans la morale pralicpie et domestique. C'est parla, ce me semble, qu'il a été, qu'il est et cpTil sera le philosophi' If plus utile aux honnnes ([ui voudront suivre ses levons et les méditer. Les grands hommes n'onl-ils pas trop dédaigné les petites choses! L'homme en général est si peu grand. 11 a traité le chapitre des marionnettes et des géants. Pourquoi le citoyen de la rue de La Harpe n"a-l-il lu (jue le chapitre des marionnettes?
Et Roucher, plus attaché que jamais à son philosophe de piédilection, félicitait sa lille :
C'est se battre en faveur de la sagesse incarnée. Quel homme (|ue l'auteur des £ssaîs 1 Comme il est descendu au fond de tous les cœurs humains, en descendant dans le sien! Que de faiblesses et de grandeurs il y a surprises! Avec (|uelle aimable, pi(pianle et ingénieuse simplicité, il nous a révélés à nousmr'uies! Kt ce style original, si plein de nerf et de force, (|ui place la langue fran»;aise sur la ligne des plus belles langues de l'antiquité. Comment necommande-t-ilpas à tous les esprits l'admiration, et l'exclamation à toutes les bouches? Comparer Charron à MoMlaiguc ! bon Dieu! j'aimerais autant comparer la nuit au jour, poiw l'éclat cl la fécoiidili'. Lf livre de l<i Su-
'2',]0 PENDANT LA TKRREIÎH.
(jessc L'st sans doiilu un beau traité de morale. Il y a de l'ordre, de la méthode, de la raison; c'est l'œuvre d'un bon esprit. Mais cet esprit est du second ordre. C'est le produit du jugement et de la vertu; mais les Essais sont le fruit dune Ame (iui,sans elVort. sans tiavail, se verse, s'épanche, et d'un génie naturel qui place sans cesse le sublime au milien de la naïveté. Lis. je te le conseille fort, ma chère lille, l'ouvrage de Charron;
I y a beaucoup à profiter; oui, il te rendrait meilleure. Mais lis surtout Montaigne. Tu seras à chaciue phrase étonnée de lui et de toi-même. Tu diias : Bon! me voici: bon! me voilà. Mo)i Dirii! dans ces Esf,nh, je suis partout. Tu m'avais promis, je crois, de lire tous les jours uncha])itre de ce philosophe domestique. Me tiens-tu parole? Si ta promesse avait été fidèlement observée, je suis assuré que tu eusses complètement battu le mépriseur, ou du moins le non-appréciateur d'un homme de génie. Mille traits fournis par celui-ci, qui t'auraient armée dune manière invincible, et qui auraient fait humblement londier le ciilique devant le nom du père des Esarns!
On aborde tous les sujets. En ventôse, Roucher est encore enjoué. Il adresse à Eulalie un message daté des Champs- Elysées et signé du bon La Fontaine. Sa fille se prête à la plaisanterie et elle y répond par une des lettres les plus spirituelles qui soient sorties de sa plume *.
Une autre fois, le [)oète donne à sa lille quelques détails sur Ossian :
Tu ne connais pas ces productions sup])oséos dos siècles barbares, dans les montagnes d'Kcosse. Il est rare le talent qui contrefait h ce point le génie brut ! Macphersou à (jui on doit ces poésies, et (jui trouva, dans les prairies les plus reculées lie l'iîcosso, (luelques morceaux conservés par une tradition iiiale, parvint à tromper, dès l'abord, tout le monde littéraire.
II chante une natui'e, des temps, des mœurs, une religion. qui