Inédit
LE l'OÈTE ROUCIIER. 291
Les l)ruits les plus fâcheux circulent dans la prison. Houclier en fait part à sa famille, en même temps qu'il lui parle de la fameuse allocation aux condamnés:
C'est aujourd'hui que commence le prêt de cinquante sous par tête. 11 faut le recevoir, telle est la loi; mais comme elle veut aussi qu'on rende tout ce qu'on aura reçu, à l'instant où la liberté arrivera, supposé qu'elle arrive, je vais amasser la rétribution de tous les jours dans mon porlefiniillp pour ne l'en liror qu'au bienheureux inoimMit.
Le lendemain, il y a une détente ; la lettre de Roucher s'en ressent.
J'ai pris trop tùt l'alarnu.', ma clière Minette : riaconiinunication avec l'extérieur n'aura lieu, dit-on, qu'après le jugement de la commission, pour ceux qui auront été déclarés suspects, ennemis de la révolution et, à ce litre, condamnés à rester enfermés jusqu'à la paix, pour être ensuite exportés.
Quant à la table commune, quoiciu'elle ne soit pas en activité, je doute qu'elle tarde à nous rasseuîbler. J'ai déjà le prêt des quatre premiers jours do prairial, à raison de cinquante sous par jour; celui des quatre suivants nous sera livré aujourd'hui. Pounjuoi celle livraison d'arf;eiit, si la nourrilure journalière de cluKjue détenu doit se trouver à une (able commune? Si l'on pouvait ici avoir le cœur à la joii- jechanterais :
Faut atleiidro avec patience, etc.
Mais attendons sans chanter, et quoiqu'il arrive, soumettonsnous.
Me voici depuis quatre mois complets prisonniir à Saint- Lazare. Le serai-je longtemps encore ? Notre soi't est caché dans les ténèbres de l'avenir et je chercherais en vain à les percer. Cependant les jours, quoique tristes, s'écoulent ici
21)2 l'ENDANT I. A TERHECn.
avec une lapidilô eiïrayaiile. L'espérance les einportp, f'I noii> vieillissons trompés d'heure en heure.
On dirait cependant qu'un pressentiment agite le poêle. Le 15 prairial, il écrit à madame Lecoq :
On ne parle plus de faire sortir les enfants, on me laissa le mien; mais j)i'ut-èlre n'aurais-je pas la liberté de le renvoyer, si j'avais besoin de me séparer de bit.
Tout s'assombrit. Les présages s'accumulent. Le rosier qu'Eulalie avait envoyé à son père est en train de mourir.
Mon rosier meurt; les Heurs avortent. Mon inscription Ta sauvé des doigts des visiteurs ' ; mais non du souflle di-s vents.
La fête de l'Etre suprême est le dernier rayon qui pénètre à Saint-Lazare. Le 21 prairial, Roucher écrit :
Quel beau ciel! quel temps magnifwjue je trouve à mou réveil ! L'Éternel est donc bien content de la fête qu'on lui a consacrée hier? il nous la rembourse à lettre vue, en superbes journées. Ji' doute cependant qu'il en agisse ainsi poiu' récompenser les vers de M. Chénier. As-fu lu son hynme? Il nou> est arrivé hier ici, et il n'a pas fait fortune auprès de ceux qui savent a- (pi'cst et ce que doit être la poésie rendue à sa pri>mière dignité, c'est-à-dire destinée à bénir les bienfaits de la divinité. Il fallait déployer, dans un si beau sujet, toute la ])ompi' de la nature, et verser toute la sensibilité d'une âme religieuse. Il fallait surtout y faire dominer ce charme, cette onction que