Le prêtre Auphant, âgé de soixante ans
2. Campardon, Histoire du tribunal révolutionnaire (t. !•''■ 397\ A peine est-il besoin de dire qu'un feuilleton paru dans le Droit, le IC décembre 1810, ne relève que du roman ei nullement de rUistoire. Dans cet article intitulé le Tritninal révolutionnaire, le président aurait été Heniian, tandis que ce fut Coffiniial; l'accusateur public Fouquier-TinviUe, ce fut Liendon. Rouchor aurait pris la parole à plusieurs reprises et il aurait fait quehiucs interruptions énergiques et généreuses. Il aurait même, à un certain moment, avoué la conspiration qu'on lui reprooliait. La lettre Sfi dos Consolations est formelle et contredit absolument la possibilité de cet aveu, encore plus impossible matériellement puisque les accus Js n'eurent pas une seule fois la parole. — L'auteur de ce leuilleton, le comte de Bart, était lils de l'oflicier de marine que Treuck choisit comme légataire. — Ce qui est exact, au contraire, c'est la déposition, au procès de Fouquior-Tinville, d'un de ces témoins qu'on citait on ne sait pourquoi puisque le président ne leur donnait jamais la parole; au mois de ventôse au III, Pépin-I)esgrouetles, dcfenscur oflicieux, détenu à Saint-Lazare, déclara qu'en tliermidor il n'avait jamais existé à sa connaissance de conspiration k Saint-Lazare, mais que, apjielé comme témoin à toutes les audiences» il avait été surpris et indigné de voir la légèreté, l'ironie et le mépris avec lesquels on traitait les accusés qui n'avaient aucun moyen de défense. « Coflinhal, disait-il, défendait aux témoins de parler quand ils voulaient dire quelque chose à la décharge des accusés. Liendon était jilus acharné que l'ouquier, qui ne siégea que le premier jour. »
Vers midi, un counnis-gief(ier vint lire aux condamnés la sentence rendue contre eux: « Sur la déclaration des jurés de jugement portant (juil est constant (jue Jean-Antoine Roncher, André CHiénicr, etc., sont tous convaincus du s'être déclarés les ennemis du peuple en participant à tous li>s crimes commis par le tyran, sa femme et sa famillf dans les journées du 22 février 1701, du 20 juin et 10 aoiit 1792 (sic) en insultant les patriotes, en approuvant je massacre du Champ de Mars et les tyrannies exercées sur les patiiotes qui avaient échapé (sic) au massacre, en écrivant contre la fête de CluUeauvieux, contre la liberté et en faveur de la tyrannie, en entretenant des correspondances I avec les ennemis intéiieurs et extérieurs, en discrédiUmt les ' assignats, enfin en conspirant dans la maison d'arrêt Lazare à reffft de s'évader.. (Ici, le jugement reprenait le texte mènn' du réquisitoire.)
>) Le tribunal, après avoir ententlu l'accusateur public sur l'application de la loi, condamne les susnonniiés à la peine de mort, conformément aux articles 4, 5 et 7 de la loi du 22 prairial dernier, dont lecture a été faite ;
)i Déclare les biens desdits condamnés acquis à la République, conforméunMit à l'article 2 du litre II de la loi du 10 uîars dernier ;
» Ordoime qu'à la lequète et diligence de l'accusateur public le présent jugement sera mis à exécution dans les vingt-quatre ln'ures, sur la placi' publique de la bariière de Vincennes, qu'il sera impritué, publié et afiiché dans toute l'étendue de la République et partout où besoin sera.
» Fait et prononcé en l'audience publique du tiibunal, le 7 thermidor an second de la République fiançaise une et indivisible, où élairntles citoyens Cofliidial, vice-président; Maire, Deliège et Félix, juges, qui ont signé la présente minute avec le greffier. »
Quand cette lecture fut achevée, André, ne pouvant maîtriser sa colère, jeta cette apostrophe :
'{08 PKNDANT LA TERREUR.
— Les niisérable.s assassins!
— Allons, Chénier, mon ami, lui dit tranquillement Roucher. Du calme! Ils sont plus à plaindre que nous.
Il était deux heures. Fouquier-Tinville requit la force publique de se rendre dans la cour du Palais à trois heures précises. L'exécution devait avoir lieu à quatre heures'.
Le jnatin de ce jour, madame Roucher s'était présentée ' à la prison de Saint-Lazare. Quand elle apprit le départ du poète pour la Conciergerie, le cri de Vive le roi! s'écliappa de sa poitrine, comme si elle espérait par là se réunir h son mari pour ne plus en être séparée. Mais le brave Semé la saisit, l'emporte et la dépose dans la pièce la plus reculée de son logement. 11 lui rappelle les noms d'Eulalie el d'Éiuile. Elle comprend l'appel fait à son cœur; ses larmes coulent en abondance; ses enfants conserveront leur mère^
Si l'on en croit une légende, reproduite par H. de Latouclie dans la préface des poésies de Chénier (1819), les deux amis, en montant sur la charrette qui devait les
1. Tous les auteurs ont Itlàiné l'iiiiiiiiitc de re jugement. Seul M. Hamel, dans son Histoire de la Ré min ti on, n'a su trouver pour le tlétrir (|ue ces paroles : " Tous deux allaient evpier erueJlemenl leur< longue-; dialribes contre la lîévfdulion. »
■2. lùilalie était atisenle depuis deux jours. Elle était au Plessis- Clienot, |irès de Curlieil, cliez le père de VArchanqe. On devine sa douleur, (piand, en rentrant a l'aris, elle apprit la mort de son père.
,'{. Un a l)eaucoM|) discuté pour savoir si le père d"André Chénier, par ses démarches imprudentes, loin de sauver son fils, ne favait pas, au contraire, rappelé an souvenir du comité. Si l'on admettait cette version, coiiiorme aux traditions de la famille de Cliénier et que M. Rec(| de i'oucpiières n"a pas détruites, le sort de Roucher aurait donc dépendu aussi de ces démarches, puisque, sur les listes dressées dans la prison, les deux noms se suivent et que, dans le réquisitoire de l'accusateur imblic, les deux poètes ont été visés pour les mêmes faits : Alfaire ii\i'-> Suisses de Chàleauvieux, — Campagne au Journal </■• Paris, etc.. Pour ma part, je n'y crois pas. La haine de Collet d'Herbois était viu'ilanle et elle n'avait nullement besoin d'être ranimée.
LF. l'DlVlK ItOLCllFR. iJO'J
conduire à récliafaïul, se mirent à réciter la première scène d'Andro7naque.
André, à qui cette idée était venue, avait commencé :
Oui, puisque je retrouve un ami si fuK-le Ma fortune va prendre une face nouvelle, Et di'jà son courroux semble s'ôtre adouci Depuis qu'elle a pris soin de nous rejoindre ici.
Roucher reprenait à son tour. Quand ils eurent achevé: (« La citation est charmante, aurait dit Roucher en souriant. Seulement, ici, il n'y a pas de Pylade. 11 n'y a que deux Orestes. » C'est un ami qui suivit la charrette, comme pour rendre aux deux poètes les derniers devoirs, qui a fait ce récit à M. de Latouche. Un autre témoin, digne de toute confiance, ami dévoué de Roucher, a maintes fois raconté aux enfants du poète que les deux amis s'étaient entretenus de poésie. Avaient-ils réellement déclamé les vers de Racine? 11 ne pouvait le certifier; mais, au moment où la charrette, arrêtée par la foule, ne roulait pas, il avait pu, à plusieurs reprises, s'a{)procher malgré les gendarmes. Il était sûr d'avoir entendu Roucher qui déclamait quelques strophes de son Immorlaiité de Vliomiini et il avait saisi ce dialogue entre les deux poètes :
Ils nio foui mourir bien ji-iinr, dis;ii( (;lii'ni<T. Je n'avais oncorc rit.-n lait pour la ])(>vl(''rilé.
Et André ajouta en se frappant le front :
— Et pourtiuit j'avais (pielquc chose Ih'l — (^lier ami, dit
1. Chateaubriand a répété ce uiot sans le mettre eu doute. Caro ne l'admet pas, parce que, dit-il, personne n'est revenu pour dire les paroles que les deux poètes avaient échangées. Or, un ami commun de Chénicr et de Houclier et un ami |iarliculier de celui-ci ont, chacun
PENDANT LA TEHREUR.
Roucher, vous n'allez abandonner que des idées; moi, je vais (juilliT des enfants, une épouse que j'adorais. Mais il est une autre vie, mon cher André, et nous nous y retrouverons tous un jour, tous ensemble, ])0ur ne plus nous séparer. Achevon^^ noblement le sacrifice; ne donnons pas à nos bourreaux le plaisir de nous voir faibles et tremblants.
On l'a écrit dans une étude récente':
Boucher, pendant la route, se penchait vers son jeune ami qu'il devinait moins ferme et moins maître de ses impressions.
Lamartine, comme s'il avait eu connaissance des témoignages que la famille a recueillis avec tant d'amour, a dit avec autant de poésie que de vérité:
Roucher, l'auteur des Mois, ces Fastes français, et le jeune André Chénier, l'espoir alors, le deuil éternel depuis, de la poésie française, étaient assis l'un à côté de l'autre sur la même charrette, les mains attachées derrière le dos. Ils s'entretenaient avec calme d'un autre monde, avec dédain de celui qu'ils quittaient; ils détournaient les yeux di' ce troupeau
de leur cùté, raconté la !-cène sans se contredire. L'un a été simplenicnt plus affirmatif que l'autre. 11 y eut encore un témoin, .M. de Suustras, cité par Arsène Houssaye, et, si les souvenirs de ce troisième personnage n'étaient pas très précis à cause de son grand àgc. il n'en résulte pas moins que la possibilité de s'approclier de la ciiarrette fiinèl)re, à certains nioraenls de la route, est aiijoui'd'liui parfaitement démontrée.
I. A. du Pradeix, Correspondant du io avril 1S7G. Le fait constaté ici n'a jamais été discuté sérieusement. Becq de Touquières a préféré ne rien dire plutôt que de donner le second rAle au poète charmant pour lequel il avait un culte religieus. Son silence est signi-, ficatif. Tous les témoignages s'accordent à dire qu'à Saint-Lazare, à iJT Conciergerie et sur la charrette, ce fut Roucher qui soutint son amil Arsène Houssaye, seul, s'est inscrit en faux cuntre l'histoire; son lémoi-^ gnage, du reste, ne saurait compter, puisqu'il a pris soin lui-même de: l'inlirmer en disant que le vieil intondant de Soustras était en enfance' et que, dans sa famille même, on n'ajoutait que peu de foi à ce qu'il disait.
LF roÈTE nouciiER. 3U
(l'fsclavf.s et rocilaiont des vers immortels comme leur mémoire. Ils montreront la fermeté de Socrale'.
Le trajet de la Conciergerie à la barrière de la Déchéance dura près d'une heure-.
Les cliarrcttes contenaient les vingt-six condamnés du jour et onze autres qui n'avaient pu être exécutés la veille. Uouclier, chef de la prétendue conspiration, allait mourir le dernier ^ Il y avait, dans cette attente de quarante-cinq minutes, comme un raffinement de cruauté qui, en rappelant les interminables apprêts de la mort de Bailly, devait justifier ce mot de Sainte-lieuve qu'une telle mort fait autant d'honneur que de honte à l'espèce humaine.
Trente-cinq fois déjà le couperet fatal était tombé! Trenck, à son tour, monta sur l'échafaud comme à la brèche et s'écria :
— Français, nous mourons innocents. Vengez notre mort et rétabHsscz la liberté en immolant les monstres qui la ilétrissent et qui la déshonorent!
Parvenu sur la haute estrade, vestibule du tombeau,
1. Lamartine ajoute : « La France, comme Ophélia, la folle de Shakespeare, arrachait de sa tète et jetait à ses pieds, dans le sang, les fleurons de sa propre couronne. » Concourt a dit : « Le poète passait, désespéré que la postérité lui vint au milieu de son œuvre et jetant à la foule ses manuscrits ébauchés et criant qu'on lui volait l'avenir. La science passait, pleurant de ne pas léguer les découvertes entrevues. L'éloquence passait, emportant en son gosier sonore, les foudres muettes. »
2. Depuis quelque temps, les exécutions n'avaient plus lieu sur la place de la Hévolution (place de la Concorde); elle était rassasiée de sang et le peuple de ce quartier, à maintes reprises, avait manifesté son mécontentement.
3. Becq de Fouquières et Caro, après lui, se sont trompés quand ils ont dit que Ituucher était mort le premier et Chénier le second. Ils ont cru qu'on avait suivi l'ordre de la liste. Tous les témoins de l'exécution ont répété que Boucher avait été guillotiné le dernier et qu'il avait été précédé immédiatement par le baron de Trenck.
312 r-ENDANT LA tp:kri:l"k.
Roucher avait, au dire d'un témoin, conservé tout son courage; ses yeux, errant sur la belle avenue d'arbres qui aboutit à Vincennes, dédaignaient de s'arrêter sur ceux qui l'entouraient.
Peut-être voyait-il déjà la délivrance prochaine et le triomphe de la liberté, quand la main du bourreau vint dissiper la consolante vision !
La veille, à onze heures du matin, Leroy, élève de Suvée. avait fait le portrait du poète et celui-ci avait écrit audessous pour sa femme, pour ses enfants et pour ses amis, ces quatre vers qui devaient expliquer à la postérité la mélancolie de ses traits :
Ne vous étonnez pas, objets sacrés et doux, Si quelque air de tristesse obscurcit mon visago. Quand un savant crayon dessinait cette image, J'attendais l'échafaud et je pensais avons.