‹ Pendant le terreurChapitre 74 sur 84 · ODE · texte numérisé non relu

ODE

« De ses livides mains quand la mort nous embrasse Tout en non? est anéanti ; Avec le corps l'àme s'efface Et tout l'homme est rentré d'oîi l'homme était sorti.»'

L'impie élevait ce blasphème, Nos passions l'ont adopté, Nos passions ont fait notre incrédulité. Malheureux ! Et comment nous mentir à nous-même ! Une secrète voix, accusant ce S3'stème, Nous dit notre immortalité.

Oui, sans cesse exister, oui, respirer sans cesse De notre âme immortelle est l'immortel désir.

Elle s'étend dans l'avenir

Et d'une éternelle jeunesse Au delà de la tombe aspire à se saisir.

Et pourquoi de la renommée

M'agite la soif enflammée?

D'où me vient cet espoir qui poursuit un grand nom ? Disciples des neuf Sœurs qui consolez la terre,' Césars qui l'embrasez des tlambeaux de la guerre, Quelle est la noble voix de votre ambition ?

Elle raconte, elle proclame Les titres augustes d'une âme Qui déploiera son vol sur l'abîme des ans. Vous en révélez la nature, L'instinct de sa grandeur future Vous élance au delà du temps.

Quoi! le grand homme ! Quoi! Le sage Qui des arts sur la terre alluma le tlumbeau, Lui,^qui par des bienfaits y marqua son passage,

AI'PKNDICE. 319

S'éteindrait tout entier, perdu dans le tombeau? Il n'en resterait plus qu'uèe ceudre insensible

A nos ref'rets, à nos douleurs, Et, sujets éternels d'un néant invincible, Nos frères, nos amis n'entendraient point nos pleurs !

Ah! si de la vertu sublime

Tel est le prix infructueux

Le blasphème n'est plus un crime,

L'homme est un être monstrueux.

Dans le tableau de la nature Ce roi de l'univers forme une tache obscure

Qui déshonore son autour.

Justes, souffrez sans espérance ; Méchants, soyez eu paix ; d'un œil d'indifférence Dieu voit tout ; vous vivez étrangers à son cœur.

Non, non, quoi que l'impie atteste, Notre àme, ce rayon céleste, Héritera d'un autre sort.

Libre d'une charge grossière C'est d'un vêlement de poussière Qu'elle se dégage à la mort.

Homme immortel, salut! Jamais ma lyre sainte

N'osera l'appeler mortel;

Des cieux en un jour solennel Tel qu'un triomphateur tu dois franchir l'enceinte, Rayonner de leur gloire en tes regards empreinte

Et te mêler à l'Éternel.

Laisse des imposteurs te nommer un insecte Qui respire et bientôt cosse de respirer ; Ils veulent t'avilir, moi je veux t'admirer. Que l'univers aussi t'admire et te respecte!

Noble émanation de la Divinité, De la hauteur des cii-ux ton àme est descendue, A sa patrie, un jour, elle sera rendue, Echappée aux liens de la mortalité.

Comme alors à tes yiux tout s'agrandit, tout change ! L'univers, aujourd'hui, chaos informe, obscur. Cet univers nest plus un vaste amas de fange; Chaque être y prend sa place et devant toi s'y range, Embelli du jour le plus pur,

')3() Al'PKNDICE.

Ces nuages épais, que de la conjecture

L'œil hardi ne pouvait percer.

Qui ne te laissaient voir dans l'immense nature Que des anneaux hrisés, épars à l'aventure, S'écartent ; c'en est fait : tu vas tout emlirasser. Chacun de ces anneaux l'un à l'autre se lie,

La chaîne entière est rétablie ; Tu la vois, tu la suis dans son immensité ; Tel qu'un globe parfait le grand tout se rassemble Et tous ces points brillants viennent se peindre ensemble

Au fond de ton œil enchanté !

Quelle douce et pure allégresse 1

Quel ravissement, quelle i^Te3se !

Quand Dieu t'aura, lui-même, admis à ses conseils, Lorsque tu béniras, dans ta reconnaissance. Celui de qui le Temps n'a point vu la naissance, Et dont la main laissa tomber tant de soleils

Comme un essai de sa puissance.

Tristes encore et douloureux Des horreurs du trépas, des tourments de la vie. Que ce premier instant dans notre âme ravie

Versera des transports vifs et délicieux ! Et pourrons-nous suflire à tant de jouissance ?

Tout mon cœur en frémit d'avance.

Arrête, Dieu trop généreux, Arrête. L'homme est faible, hélas ! et je rhancdh;. Cette extase d'amour où ta bonté m'appelle

D'avance me rend trop heureux !

Qu'elles s'effacent donc ces images hideuses. Qui de la mort ici détigurent les traits.

Pourquoi ces urnes douloureuses ?

Pourquoi ces clartés ténébreuses ?

Renversez-vous, pâles cyprès !

Vos voix lugubres et menteuses

Ont trop prolongé nos regrets '.

Moi, je veux à la mort consacrer un cantique, Je bénirai son dard, j'adorerai sa faux.

1. Cette ode fut tue par Rouclier. le 7 mars ilSo, à une cérémonie funèbre de la loge des Neuf Sinur>.

AIM'ENDICE. '^21

Eli triomptio, à sa ploiro, au milioii des lonibeaux

J'élève un radieux porti(iue

Et je l'auiuie de ces mots :

<« Eu vain l'iKimmo des qu'il re?i>ire

Se sent ué pour la royauté.

Si l'houime veut réfzner, il faut que l'homme expire;

Au delà de la tombe est placé son empire. C'est la mort qui l'enfante à l'Immortalité. «

PAC.ES DE CI{lTinrE rJTTEIlAlliK

Le 10 nivôse au II, de Sainte-Pélagie, Uonclicr écrivait à sa (ille pour l'instituer arliilre d'une discussion littéraire qui venait de s'élever :

Il s'aj-'it (le quel(|ui-s vers; ils sont i)oaux et je no rougirais pas de les avoir faits. Quel eu est l'aulour? Tu le sauras dans une autre lettre. Qu'il te suffise aujourd'hui d'apprendre (jue je les ai décomposés, dépecés, disséqués; et, connue ils ne sont qu'une traduction de Cicéron, je me suis ]ierniis de les confronler sérieu.senient avec l'original. Je vais d'abord t'offriv celui-ci; ensuite je t'offrirai la traduction en vers, et tu nie rendras coui|)le, je t'en prie, des iui])ressions (jue tu auras reçues el (le tes motifs d'apjirohatiou et de reproche.

Lt Jovis allisoni subito pennala satelles Arboris e tninco sei^pentis saucia nioyssii l/isa feri-i subiç/it, Iratisfir/ens, i/iif/iiibus anfjuei/i Semanimuin et vanii i/rariler ct'rcii'e micanlem (Jtiem se intorquentcm lanians ros'lrorjiti; crwitlaifi, J(im satiata animas, jam duras ulla dulores, Abjicit e/flanlem, et laceratum af'flifjit in andas, Scfjiie obitu a solis nitidos convertit ad ortus.

Voici la traduction :

Tel on voit cet oiseau qui porte le tonnerre, Blessé par un serpent, élancé de la terre ; Il s'envole, il entraîne au séjour azuré

L'enuemi tortueux dont il est entouré.

Le sang tombe des airs, il déchire, il dévore

Le reptile acharné qui le combat encore ;

Il le perce^ il le tient sous ses ongles vainqueurs,

Par cent coups redoublés, il venge ses douleurs.

Le monstre, eu expirant, se déliât, se replie ;

Il exhale en poisons les restes de sa vie,

Et l'aigle tout sanglant, fier et victorieux,

Le rejette eu fureur, et plane au haut des deux.

Tu jieux entrevoir ([iielque chose de Theureiix placement (les mots, de la marche progressive des idées et des images, de la précision serrée de la phrase, de la variété des formes et de la nécessité même des incidents; en un mot, de l'ensemble et de l'effet de ce grand tableau. Tu peux surtout juger l'imitation, en la suivant, pas ;\ pas, dans ses beautés ou ses défauts. Donne-toi carrière dans tes observations, après les avoir pesées, et fais-les passer par la fdière de ton gofil. Je le demande cet agi'éahle travail pour mes étrennes.

Eulalie ne se fait pas prier et elle répond quelques jours après :

Venons enfin à notre grande a n'a ire, que je n'avais pas eu le temps d'examiner encore. Osons, ])nis(jU(i vous le voulez, nous asseoir sur le fauteuil du juge. Ne nous elTrayons j)as de nos importanles fonctions. Justice et im])artialilé, guidez et éclairez mon esprit. Amen! au fait, avocat! j'ai toussé; je commence et je dis que, dans huit vers que vous m'avez envoyés, Cicéron, contre son ordinaire, place ses images dans un cadre très serré. Il est vrai que je ne puis juger (jue d'après ses Offices. Ici les objets plus rassemblés produisent, l'un par l'autre, un tableau d'un grand effet . Ce n'est point une simjjle pensée habillée, ])i'ndaid lout le cours d'une longue période; des mois éblouissaiils donl rélo(iuence fait sa ])lus belle parure; ici, ])as un mol inniile, chacun a son emploi bien manjué; les épithètes sont belles et bien j)oétiques. Altisoni, par exemple, est très beau, selon moi; Ju])iter est là-dedans, avec tout son fracas. L'aigle est bien ingénieusement désigné par pennatd sati'.Ilfis; on reconnaît là le poêle. Les vers suivants sont d'une grande précision. Ensuite celle ré])étilion de jam est très

APPExNDICE. 323

éléyaul'', •-•I <li' plus iijûulc beaucoup à lu saliéh;, à la falij^uc (lu satellite aile. In itnJas est bien renvoyé. Il est vjai qmc c'est la marche propre au lalin. Comme, par ci'lU) coupe, la chute est précipilée! Au reste, je ne puis, comme vous le dites avec raison, sentir toutes les beautés de ce laljn, qu'à mon grand rrgret il a fallu abandonner à peim; commencé. Heureusement Thabitud»' (rantii\s langues me l<' rend moins étranger; et puis, n'avez-vous pas eu toujours ratlenlion de ne négliger aucune occasion pour m'i-n faire sentir le beau?

Il faut être nécessairement en liaison intime et secrète d'une langue pour en discerner everij Utile delicacies. Il y a uni' certaine accointance avec elles dont on ne peut se passer jutur les juger. Alors vous allez à voire aise, rien ne gêne, vous saisissez, d'un coup de jugement, les traits les plus fins et les plus cachés. Alors, les pensées de l'auteur sont à hauteur d'appui, et l'on criti([ue de même qu'on admire, tout naturellement et sans effort. Quant à la traduction, dabord ce n'en est pas une; c'est plutôt une imitation éloignée. Quelle différence de précision, de concision même! C'est bien moins serré que l'original :

Tel on voit cet oiseau qui (jorte le lonnerre ;

il n'y a point là de poésie; cojiiparc^ :

l't Jolis altisoni suhilo pennala satellen,

Le vers fran«;ais est mescjuin, faible, commun même. Pourquoi n'avoir pas cherche à rendre ce satellite pinnato di Giovc alto soixante ?

Il s'envole, il entraîne au séjour azuré L'euneini tortueux dont il est entouié.

Entraîner ne me présenti' point une idée juste. On enlève dans les cieux, on entraîne sur la terre.

L'ennemi tortueux dont il est entouré.

Quelle pauvreté d'expression et didije! Comme ce mqt entouré présente une lndle image! iN'avez-vous pu, mon.sifiur

32 't Al-J'EADICE.

lo traducteur inconnu (pour moi j'entends), trouver quflqu"' mot encore plus faible pour nous peindre le serpent aux prises avec l'aigle ?

Le saug tombe des airs ; il décliirc, il dévore Le reptile acharné qui le combat encore.

Est-ce le sang qui déchire, qui dévoie?

Il le perce, il le tient sous ses ongles vainqueurs, Par cent coups redoublés il venge ses douleurs.

Je demande, pour toute réponse à ces derniers vers, (ju'on lise attentivement le latin. Ceux qui le savent bien, ou r]ur, comme moi, ne le savent guère, n'importe, sentiront la dilTérence.

Jam saliata animos, jam daros uUa dolores Abjicit efflantem et laceratum affJifjit in undus.

11 y a, dans ces deux vers, mu' fureur et tout à la fuis un épuisement inconcevable.

Le monstre, eu expiraul, se débat, se replie. Il exhale en poisons les restes de sa vie.

Voilà 11' si'ul endroit ([ui annonce le ])oèb\ Mais rVsl jiure invention du traducteur. Passons.

Et l'aigle tout sanglant, lier et victorieux.

Le rejette en fureur et plane au haut des cieux,

Ci'S diMix vers sont bien faits; mais pourquoi abuser de l'ignorance de bien des gens, t-n leur disant : voilà une traduction de quelques vers de Cicéron? Pourquoi se donner pour traducteur, (juand on n'est qu'un imitatt'ur, veim d'assez loin même? 11 faut rendre à chacun ce qui lui ap])arlient; ainsi 'y rends le morceau tout entier, beautés et défauts, toutensemble, au soi-disant traducteur, comme étant bien à lui; encore s'il eijt surpassé, je dis même égalé l'original!... On m'interrompt; à demain, la suite! Je vous envoie ce commencemiMit, parce

Ai'i'ENDici;. 323

que je sais combien vous le désirez. Sans cela, jii vous eusse envoyé le tout ensemble. Au reste, ce que j'ai à ajouli'r ne sera pas long, ce n'est plus qu'un mot.

Le voici :

Nous en étions restés dans ma dernière lettre, à

Et l'aigle tout sauplant, fier et victorious,

Le rejette en fureur et plane au liaut des cicux.

Je répète donc que ce n'est point là une traduction, ou que, si c'en est une, elle est plus {|ue libre. Le poète français, ce me semble, devient lui-même original. J'y clierclic en vain:

Abjicil efflantem et lacevatum afflùjit in undas.

Cette chute si bien précipitée, et le

Seqite ohitu a solis nilidos convertit ad or tus

il n'y a pas un mot de la belle image que ce vers présente. Il résulte de toutes mes réllexions (jue le français est resté bien au-dessous du latin, par les images, par les expressions, par l'idée, par le serré enfin. Et puis, quelle répétition fatigante de pronoms qui allongent l'aclion! Elle se traîne sur des i/sans nombre. Quelle mauvaise manière ! Il s'envole, il entraîne, il le perce, il le tient, il venge ses douleurs, il se déchire, il dévore, il exhale.

Aimez-vous la muscade, on eu a mis partout.

D'ailleurs, pas une expression forte qui fasse ressortir le caractère qu'on donne à cet aigle si terrible. Est-ce par ce tout sangkmt, fier et victorieux que le traducteur a cru lui en assigner un ? Au reste, il était temps, à l'avant-di'rnier vers. Après une si belle victoire, si bien peinte, si bien coloriée, /'oiseau de Jupiter plane au haut des deux; assurément, c'é.tait le moins qu'il pût faire. Un seul vers du français a ri à mon imagination, laissée du reste très en paix, dans la plus grande bonace.

Il exhaie on poisons les restes de sa vie.

J'aime bien cette idée.

Roucher revient sur le sujet en répondant à sa fille ; il approuve ses réflexions.

Tu dis bien, in undas à la fin du vers est très heureusement placé. Mais, ce que tu dis encore mieux et ce qui est parfaitement senti par ton goijt, c'est le vol de l'aigle, qui, après ce combat, avec la fierté paisible d'un vainqueur, va retrouver le soleil à rOriont. Le citoyen Robert qui, à son grand talent pour la peinture, joint beaucoup d'esprit en société,disait plaisamment: Après ce bel exploit, on peut retourner avec quelque orgueil à la maison. Voilà encore l'aigle qui se montre par ce dernier trait de caractère, digne de sa destinée. 11 n'y a que les êtres bas et vils qui conservent de la haine à un ennemi au delà de la mort. 11 lïiut être un Vitcllius, un Charles IX, pour dire : Le corps d'un ennemi mort sent toujours Ion.

Dans cette analyse, ma chère fille, j'ai donné plus de développement à tes propres idées, pour affermir davantage ton admiration pour ce sublime tableau. Voltaire, en le plaçant dans sa préface de Rome sauvée, a rattaché à la couronne de Cicéron ce beau diamant poétique auquel on pensait peu, parce qu'il était enseveli dans les magasins des seuls érudits, ou savants en us; mais Voltaire, tout grand qu'il est, est resté loin, bien loin, dans sa copie, de la beauté vraiment antique de l'original.

Tel on voit cet oiseau qvii porte lo tonuciTe

Blessé par un serpent, élance de la terre

Il s'envole, il entraîne an séjour azuré

L'ennemi torliieux dont il est entouré.

Il le perce, il le tient sous ses ongles vainqueurs,

Par cent coups redoublés (7 venge ses douleurs.

Le sang tombe des airs ; il déchire, zV dévore

Le reptile acharné qui le combat encore.

Le monstre, en expirant, se débat, se replif.

Il exhale eu poisons les restes de sa vie.

Et l'aigle tout sanglant, fier et victorieux.

Le rejette en fureur, et plane au haut des cioux.

D'abord, ce n'est point là le tableau peint par Cicéron. Il serait impossible à celui-ci de reconnaître son aigle dans cet oiseau qui s'élance de la terre, où il plait à Voltaire de le

AITENDICE. 327

placer; dans cet oisrau ([iii vuli; au séjour azun'-, quoique entoure de son ennemi lovlucux; dans cet oiseau enfin, qui, après sa victoire, a encore de la fureur. Cicéroii dirait, je crois, s'il pouvait \r ])arlrr : » Fille sensijjlc, conviens que je n'ai pas donné dr' Ids soulllels à la nature; je l'avais observée, et la gloire des poètes est de la reproduire. Mon aiyle fond d'uni" hauteur, parce (|ue ji; savais qu'un aifile n'était pas une volaille qui se repose à terre; parce que, en outre, les relations des Romains avec rArri(jue m avaient appris (]ue le serpent se glisse et se met en épie, en vedette sur les arbres, dans les feuillages, soit pour manger les œufs dans les nids, soit pour faire sa proie des oiseaux qui viennent se placer sur les rameaux. Mon aigle ne s'envole pas au séjour azuré, parce qu'un être ailé, entouré d'un serpent tortueux, a les ailes étrangement end)arrassées; autant vaudraient des ailes rognées. Si je voulais peindre un aigle forcé de tond)er honteusement sur la terre, je l'entourerais, comme l'a fait mon jjrétendu imitateur. Mon aigle cidin n'a plus de fureur dc^ qu'il voit son ennemi déchiré, n'en pouvant plus; et s'il fallait, ({uand il rejette sa victime, la gratifier d'un sentiment, an lieu de la fureur, je lui doimerais h- mépris. Fille ré]jubli<"aine, ajouterait-il, ton âme est nourrie dans ces nobles srulimenls qui élèvent et agrandissent, tu es faite pour m'enlendre et même pour me deviner. » Ensuite cette prétendue imitation est surchargée d'une foule de mots ([ui, au lieu d'un style rapide, ne font qu'un style tourmenté; toujours, comme tu l'as remarqué, ce pronom personnel il, qui enlile monotunéincnt des incidents à des incidents; toujours la forme de ces phrases hachées, jetées dans un seul moule. Ce n'est point là l'admirable variété de l'original... Le qui relatif est d'un usage fréquent et indispensable dans noire langue. Qu'a donc fait Racine pour rendre cette fréquence moins sensible? il a varié de toutes les manières la place de ce mol; tantôt il le- met au commencement du vers, taidôl à la deuxième, troisième et quatrième syllabe, tantôt dans le courant du second hémistiche; rarement au connuenceuienl, encore même lui donue-t-il l'emploi d'ouvrir un sens (]ui ne linit pas avec cet hémistiche, mais qui, prolongé au delà, s'en va former le vers qui suit. Tiens celte observation ]ii)ur vraie ; je la crois neuve, c'est un des fruits de l'élude longue assidue, et presque obstinée (jue

j'ai faite des plus belles formes de la versification française...

Maintenant, tu me demandes la traduction que je t'ai promise des vers latins à ma manière. 11 faut te satisfaire.

J'ai travaillé, pendant près de huit jours, ces vers où j'ai tiché de mettre tout ce que j'ai de talent poélltiue. Ils n'ont point toute la précision de l'original; mais ils en ont peut-être autant que le permet notre langue où les articles, les pronoms personnels ou possessifs occupent un espace dont le latin fait un meilleur usage. Cependant c'est, à deux vers près, le même nombre de vers. Voltaire en a employé douze; chez moi, il y en a dix, encore le dernier est-il une addilion qui peut n'être pas inutile, surtout d'après la manière dont je me suis approprié la comparaison.

Tel sur le même tronc où le blesse un serpent,

Tel se venge soudain l'oiseau du Dieu tonnant.

De sa serre allongée, il saisit, il arrête

Le reptile qu'il perce et qui, dressant la tête,

Se replie et combat de son dard acéré.

Eu proie au bec tranchant, le monstre déchiré

Tombe on lambeaux et meurt ; de rage et de vengeance

L'oiseau rassasié, le rejette et s'élance

De l'occident obscur à l'orient vermeil.

Digne d'y retrouver les regards du soleil.

Voici une nouvelle joule dont Horace fera les frais :

Il s'agit, écrit Roucher, d'une strophe d'Horace, dans laquelle se trouve un mot Irevem, court qu'on a toujours regardé comme intraduisible.

Linquenda iellus et domiis et placens Vxor, nequc harum quas colis arborum,] Te, prœter invisas ciipressus, Ul/a brevem dominum sequetur.

C'est-à-dire en bon français :

« Il faudra (juitler ta terre, ta maison, ton épouse chérie; et » des arbres ([ue lu cultives, aucun, hors l'odieux cyprès, ne » suivra son maître, ou yxissagcr ou réduit à peu de chose. »

Le citoyen Moynat m'a donné, de ces beaux vers d'Horace, une traduction qu'il estime beaucoup, dont j'ignore l'auteur,

et de laquelle je ne me permcltrai ici ni hIAmc, ni éloge; j'attendrai pour prononcer arrêt délinilif, qu'un certain grand avocat général, noujuié Minette, ait donné ses conclusions.

Il to faudra quitter tous les biens delà vie,

Ce sol, cette maison, cette épouse chérie.

Hors l'odieux cyprès; de tous les arbrisseaux

Dont tes soins assidus cultivent les rameaux,

Aucun ne te suivra jusqu'à la rive sombre.

Toi, qu'ils ont vu passer, comme passe leur ombre.

— A vous maintenant, citoyen Roucher! Voyons un peu si vous êtes ou plus pi es, ou plus loin de l'orif-dnal, en brièveté, en harmonie, en simplicité, et surtout en mélancolie. Voyons; les témoins, les juges, les grands jurés sont là.

Il faudra quitter cette terre,

Ce toit, cette épouse si chère

Qui t'anime d'un si doux feu ;

Et des arbres que tu fis naître,

Les cyprès seuls suivront leur maître.

Ce maître qui dura si peu.

Je ne me suis pas contenté de traduire cette belle strophe ; j'ai cherché à l'imiter encore, en m'emparant, à ma manière, de quchpies-unes de celles qui la juécèdent. Horace, dans cet ode, parle à son ami Posthumus, de la nécessité de la mort; et en faux disciple d'Épicure, que nous-mêmes nous calominons encore, il lui l'ait de cette nécessité un motif de so livrer aux plaisirs de la vie.

Nous sommes attendus dans la barque fatale ; Le rocher de Sisyphe et l'onde de Tantale S'enfuira devant nous, roulera sous nos yeux, Éternels spectateurs réservés par les dieux

Aux scènes que l'enfer étale.

Il faudra le quitter ce palais éclatant, (k't immense domaine oil ton orf,Mieil s'étend. Et de ces vastes bois que ton or a fait naître, Hors l'odieux cyprès, dans l'éternelle nuit,

Nul arbre ne suivra son maître,

A si peu d'espace réduit.

Tu vois, ma chère Minette, que, dans mes deux copies, je n'ai pas donné à ce mot, hrevem, le mêuie sens. Dans la première

330 ArPENDlCE.

ce maître dure peu, dans la deuxième il est rétluit à peu. Dis-moi liuiuei des deux sens te paraît celui de l'original, et auquel tu donnerais la préférence. Pour m'auloriser à faire usage du dernier, je me suis dit que j'avais vu à la Falaise, dans les jardins de feu madame de Tourny, l'urne funèbre d'un héros romain, mort en Auvergne, lieutenant de Jules César. Le tombeau de ce capitaine avait été découvert depuis peu, et madame de Tourny avait en sa possession, il ne me souvient plus par quel moyen, tout ce que ce tombeau renfermait encore, quand il fut ouvert. J'ai teiui dix, trente et cent fois dans mes mains la lampe lacrymatoire, le petit pain qu'on plaçait auprès des morts, comme viatique de leur passage aux enfers; ce pain était pétrifié, mais très reconnaissable encore. J'ai tenu surtout et examiné, d'un regard triste et mélancolique, les restes du guerrier réduit, par la combustion, en une espèce de pierre noirâtre, de la grosseur d'à peu près deux fois ma tabatière. Oh! que l'homme «ùzsi fait est court!

Eulalie répond :

Vous m'avez dit de parler fianchement; je vais aller ce pas. La traduction anonyme que vous m'avez envoyée ne me paraît rien moins que bonne, surtout comparée à l'original. En général, quelle longueur! (juel vague! et surtout quelle obscurité !(|ue dire de ce hors au comnieMicement du tioisième vers? à coup sûr l'élégance no l'a point choisi. Combien encore de tournures peu poétiques. Mais que signifie cette comparaison (Vombre et du ixissage ? C'est d'une obscurité pour moi à n'y rien com])rendre. Je doufi; (pie le traducteur lui-même se soit entendu. Des arbrisseaux qui voient jxisser un homme, comme jHtsse leur ombre.

Expli(iue (jui voudra un pan'il galinialias. Quelle dilTérence (juand on lit Horace! Il est d'autaut ))lus beau qu'il est plus simple. Dans vos vers, j'ai retrouvé la brièveté de l'original et la teinte de mélancolii; qui règne dans ceux d'Horace.

J'aime cette répétition de maître.

Ce maître qui dura si peu

a (luelipie chose de touchaut. Vos vers ont, comme le latin, du religieux.

ArrEMticE. 331

Passons à la seconde traduction. Elle est dans un autre genre et plus loin de l'original; mais c'est une belle imitation. Bah! me voilà prise. Je trouve aussi chez vous ce hors. Eh bii'n! il n'en est pas devenu meilleur. Je tiens à mon premier dire.

Cet immense domaine où ton orgueil s'étend

est bien pompeux et bien poéti(jue.

Vous me demandez leiiuel de ces deux sens, dura peu ou nkîuit à peu, me paraît le véritable. Je suis portée à croire que c'est le premier. Cependant vos réflexions sur le héros de la Falaise balancent un peu mon opinion. Oh! que l'homme ainsi fait, est court! est vraiment une idée sublime. Horace a-t-il été ou n'a-t-il pas été si loin? J'en reste, toute réflexion faite, à mon avis primitif.

J'allais oublier de vous parler de cet odieux cyprrs. Odieux t-t-il le mot? Je sais que le mot imisas est dans le latin; mais n'a-t-il pas une acception toute différente (jue celle iVodieux. Je reviendrai à cet odieux dans un autre moment.

Mais Eulalie n'a pas épuisé le sujet en une seule fois :

Jt' reviens à Horace. Je demanib^ pourquoi il a donné l'épithète d'odieux au cyprès. Je ne lui vois rien d'odieux, surtout dans l'emploi qu'il lui prête. Au contraire, je lui porte là un sentiim-nt r<'ligiiiix. Il me semble qu'en y pensant, j'éprouve j)iulôt de ratt-ndiissement que de la haine. On hait ct'ux qui nous ont fait du mal, ou qui nous remettent sous It'S yeux di'S objets cjui doivent nous faire horreur. Mais, ici, c'est un arbri' (pii accompagne l'homme au tomb<'au. Sou aspect révt'ille des idées mélancolicpii^s très sombres, pénibles même, si l'on vi-ui ; mais aucune qui approche de la haine. Quand les Canadii-ns vont pleurer sur les tombeaux de leurs pères, enviroimés d'arbres funèbres, ils n'éprouvent pas, sans doute, le sentiment horrible de la haine. De tels arbres ne l>euvi'nt l'inspin-r; c'est impossible! Vous me ferez peut-être voir autrement, mais en attendant je suis bien tentée de croire que j'ai raison.

Virgile trouve tout naturellement sa place dans ces lettres

littéraires. Roucher soumet à sa iille deux traductions de ce passage dos Géorgiques qui débute ainsi :

Quid facial lœlas segetes, qiio sidère terram.

Dans ce morceau, Virgile a déployé toutes les richesses du style et de l'hai-monie poétique.

Je viens aux traductions françaises; l'une est de papa et l'autre de l'abbé Delille. Tu me diras laquelle tu juges la meilleure et la plus conforme à l'original. Après quoi, je te dirai, moi, laquelle m'appartient.

Je chante les moissons ; je dirai sous quel signe 11 faut ouvrir la terre et marier la vigne ; Les soins industrieux que l'on doit aux troupeaux, Et l'abeille économe et ses sages travaux.

Astres qui poursuivant votre course ordonnée.

Conduisez dans les cieux la marche de l'année ;

Protecteur des raisins, déesse des moissons.

Si l'homme encor sauvage, instruit par vos leçons,

Quitta le gland des bois pour les gerbes fécondes

Et d'un nectar vermeil rougit les froides ondes ;

Divinités des prés, des champs et des forêts.

Faunes aux pieds légers, vous, nymphes des guérets,

Faunes, nymphes, venez ; c'est pour vous que je chante.

Et toi, dieu du trident, qui d'une main pui.-saute.

De la terre frappa le sein obéissant,

Et soudain fis bondir un coursier frémissant ;

Pallas, dont l'olivier enrichit nos rivages ;

^'ous, jeune dieu de Cée, ami des verts ombrages,

Pour qui trois ci/iits taureaux éclatants de blancheur

Paissent l'herbe nouvelle et l'aubépine en fleur;

Pan qui, sur le Lycée ou le riant Ménale,

Anime sous tes doigts la flvite pastorale ;

Vieillard qui dans ta main tiens un jeune cyprès;

Enfant qui le premier sillonnas les guérets ;

Vous tous, dieux bienhiisaats, déesses protectrices,

Qui de nos fruits heureux nourrissez les prémices,

Qui versez l'eau des cieux, qui fécondez les champs,

Ainsi qu'à nos moissons, présidez a mes chants.

Voyons la deuxième traduction. C'est en comparant que le

APTENDICE. 333

goût, ainsi quo la laison, se fornx'; le goût qui n'est que la raison ajjpiiquéeaux beaux-arts et perfectionnée par la reclierciie de ce qui doit jtlaire, dans tous les temps et dans tous les lieux, aux hommes (jui ont exercé leurs facultés intellectuelles.

Comment naissent pour nous de riantes moissons, Mécène ; sous quel astre on tourne les sillons, Où la vigne docile à l'ormeau se marie, Les soins dus aux troupeaux, enfin quelle industrie De l'abeille économe achète les faveurs, Je le chante. 0 du monde immortels bienfaiteurs, Dont les lois font rouler le cercle de l'année ; Bacchus, riche Cérès, si par vous couronnée De biens qu'elle ignorait, la race des humains Quitta le gland des bois pour le trésor des grains Et rougit d'un vin pur le cristal des na'iades. Inspirez-moi : sjdvains, faunes, jeunes dryades, Dieux visibles des champs ; dryades, hàtez-vous, Faunes, entourez-moi. Sylvaius, accourez tous. Je célèbre vos dons. Toi, puissant roi de l'onde, Qui, frappant de ton sceptre une terre inféconde, Fis jaillir de ses flancs l'impétueux coursier, Neptune ; et vous. Minerve, à qui de l'olivier Athènes doit les fruits, trésors de ses rivages ; Demi-dieu qui de Cée aimes les bois sauvages Où, brillants de blancheur, trois cents jeunes taureaux Pour toi, des frais buissons paissent les verts rameaux; Pau, dont les yeux amis, ouvt-rts sur nos prairies, Des hauteurs du ïégé gardent nos bergeries. Vieillard de qui la inain porte un cyprès ; et toi. Qui du soc recourbé nous enseignas l'emploi ; Je vous invoque tous, dieux, déesses propices. Qui nourrissez nos fruits éclos sous vos auspices Et versez aux moissons l'eau féconde des cieux.

Maintenant ipie tu as sous les yeux l'une et l'autre copie, il te sera très facile de suivre la marche et de sentir même les beautés de l'original.

Eulalie a deviné celle des deux traductions dont son père est l'auteur; elle la préfère et en donne les motifs :

Je crois inutile de vous dire qu'il m'a suffi non pas de lire,

Page 1