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On est heureux dans la poursuite d'un objet, quoique l'expérience fasse voir qu'on ne l'est pas par l'objet même; mais cette illusion nous suffit. La raison en est que notre âme est une suite d'idées. 5 Elle souffre quand elle n'est pas occupée, comme si cette suite étoit interrompue, et qu'on menaçât son existence. Ce qui fait que nous ne sommes point heureux, c'est que nous voudrions être comme des Dieux; mais il nous suffit bien d'être heureux comme io des hommes.
Ceux qui, par leur état, n'ont pas des occupations nécessaires doivent chercher à s'en donner. La plus convenable aux gens qui ont eu de l'éducation, la lecture, nous ôte quelques heures qui nous seroient i5 insupportables dans le vide de chaque jour, et peut souvent rendre délicieuses les heures qui y sont occupées.
Les grandes villes ont cet avantage que l'on peut se retourner. A-t-on mal choisi ses sociétés? On en 20 trouve d'autres.
Dans les républiques, on a des amis et des ennemis; on n'a ni l'un, ni l'autre dans les monarchies. Là, on se hait; ici, on se méprise. Là, l'amitié est fondée sur les intérêts; ici, elle se fonde sur les 25 plaisirs.
On est plus heureux par les amusements que par
les plaisirs. C'est que les amusements délassent
également et les (sic) peines, et les (sic) plaisirs.
L'âme a son être à ménager, comme le corps.
30 Les animaux sont des espèces d'instruments à
corde : leurs nerfs y font la fonction des cordes
dans les instruments de musique. Ceux qui jouent de ceux-ci ont besoin de leur donner le degré de tension pour en jouer. Si cela ne se trouve pas dans l'homme, le commerce entre l'âme et les objets est, en quelque façon, interrompu, ou, du moins, ce 5 commerce lui devient- il si pénible que son état lui est insupportable.
Les grands seigneurs sont ordinairement dans une grande disette des plaisirs de l'âme. C'est ce qui fait qu'ils s'attachent beaucoup aux plaisirs du 10 corps; parce qu'il n'y a guère que ceux-là qui soyent favorisés par leur état, et qui puissent être des conséquences de leur grandeur. Mais cette même grandeur met les amusements de l'esprit à une telle distance d'eux qu'ils n'y atteignent pas. i5 Leur grandeur leur ordonne de s'ennuyer. Il leur faudroit des conquêtes pour leur amusement; mais leurs voisins leur défendent de s'amuser. Charles- Quint et le roi Victor cherchèrent la retraite, pour les sauver du trouble où ils étoient. Ils trouvèrent 20 bientôt que la retraite leur étoit plus insupportable que leurs inquiétudes, et qu'il valoit mieux gouverner le Monde que de s'y ennuyer, et qu'un état d'agitation est plus propre à l'âme qu'un état d'anéantissement. Si quelques Chartreux sont heu- 25 reux, ce n'est pas sûrement parce qu'ils sont tranquilles; c'est parce que leur âme est mise en activité par de grandes vérités : frappés de l'état de notre vie, ils peuvent en avoir la joye, comme un prince malheureux, chassé du trône, devient heureux 3o quand il voit ce trône s'approcher de lui.
Cherchons à nous accommoder à cette vie; ce n'est point à cette vie à s'accommoder à nous. Ne soyons ni trop vides, ni trop pleins.
Si nous sommes destinés à nous ennuyer, sachons 5 nous ennuyer, et, pour cela, évaluons bien les plaisirs que nous perdons, et n'ôtons pas leur prix à ceux que nous pouvons nous procurer.
Quand je devins aveugle, je compris d'abord que je saurois être aveugle.
10 On peut compter que, dans la plupart des malheurs, il n'y a qu'à savoir se retourner.
Dans ce cas, la plupart des malheurs entreront dans le plan d'une vie heureuse. Il est très aisé, avec un peu de réflexion, de se défaire des passions i5 tristes.
M. Rousseau a très bien dit: «J'ai vu qu'il étoit plus facile de souffrir que de se venger. »
La plupart des gens vous nuisent sans avoir la moindre intention de vous nuire. Ils font des traits 20 d'inimitié, et ils ne sont pas vos ennemis. Ils ont parlé contre vous, et ils ne vouloient que parler. G'étoit un de leurs besoins, et ils l'ont satisfait : ils ont parlé contre vous, parce qu'ils étoient dans l'impuissance de se taire. Ces gens qui vous ont 25 montré peu de bienveillance, vous serviroient volontiers si vous les en priiez, et blâmeroient de tout leur cœur ceux qu'ils ont loués contre vous. Rendez-vous justice! Etes- vous faits pour être loués de tout le monde? Ce qu'on a dit n'est-il pas offen- 3o sant parce que vous avez trop de délicatesse? Ne commencez-vous pas à le mériter dès que vous
avez la foiblesse de vous en plaindre ? Si on n'a pas eu assez d'égards pour vous, on est impoli, et ce n'est pas vous qui l'êtes. Quand il seroit vrai qu'on auroit manqué d'estime, personne ne vous a obligé de vous mesurer au degré d'estime qu'une certaine 5 personne a pour vous. Vous pouvez très bien ne vous en pas tenir à la fixation. La plupart des mépris ne valent que des mépris. Les choses qui déshonorent ne font cet effet que parce qu'il est établi qu'on ne peut pas les mépriser, et que n'en 10 point marquer son ressentiment, c'est en convenir. N'étendez donc point contre vous le chapitre du déshonneur, et tenez-vous en, avec exactitude, à ce qu'il prescrit.
Avez- vous une passion naissante? Comparez bien i5 la suite du bonheur et la suite du malheur qui en peut naturellement résulter. Je ne parle point dans les vues de la Religion : il n'y auroit point à délibérer. Je parle dans les vues de cette vie. Mais, au moins, si vous avez à confier votre bonheur, à qui 20 le confiez -vous? et n'est-ce pas le cas où l'amour de vous-même vous ordonne de bien choisir? Il est très rarement vrai que le cœur ne soit fait que pour un seul, et qu'on soit fatalement destiné à un seul, et qu'un peu de raison ne puisse vous destiner à un 25 autre.
En traitant du bonheur, j'ai cru devoir prendre des idées communes, et me contenter de faire sentir ce que je sentois, et porter dans l'âme des autres la paix de mon âme. Il ne faut point beaucoup de phi- 3o losophie pour être heureux : il n'y a qu'à prendre
des idées un peu saines. Une minute d'attention par jour suffit, et il ne faut point entrer pour cela dans un cabinet, pour se recueillir : ces choses s'apprennent dans le tumulte du monde mieux que 5 dans un cabinet.
J'ai vu des gens mourir de chagrin de ce qu'on ne leur donnoit pas des emplois qu'ils auroient été obligés de refuser, si on les leur avoit offerts T.
Belles paroles de Sénèque : « Sic prœsentibus vo- 10 luptatibus utaris y ut futur is non noceas. »
Une mère a-t-elle perdu sa beauté? Vous la voyez qu'elle s'enorgueillit de celle de sa fille.
On est heureux dans le cercle des sociétés où l'on vit : témoin les galériens. Or chacun se fait son ô cercle, dans lequel il se met pour être heureux.
Comme les plaisirs sont souvent mêlés de peines, les peines sont mêlées de plaisirs. On ne sauroit croire jusqu'où va le délice des afflictions fausses, lorsque l'âme sent qu'elle attire l'attention et la 20 compassion; c'est un sentiment agréable. On voit bien naïvement cette ressource de l'âme dans le jeu : pendant que l'un s'enorgueillit de gagner et se croit un personnage plus important parce qu'il gagne, vous voyez ceux qui perdent chercher une 25 infinité de petites consolations par leurs petites plaintes, par leurs petites interpellations à tous ceux qui les entourent. On parle de soi; cela suffit à l'âme.
Il y a plus. Les vrayes afflictions ont leurs