‹ Pensâees et fragments inâedits de Montesquieu (volume 2)Chapitre 28 sur 200 · SON CARACTÈRE · texte numérisé non relu

SON CARACTÈRE

» J'ai naturellement eu de l'amour pour le bien et

l'honneur de ma patrie, et peu pour ce qu'on en

appelle la gloire; j'ai toujours senti unejoye secrète

lorsque l'on a fait quelque règlement qui allât au

5 bien commun.

» Quand j'ai voyagé dans les pays étrangers, je m'y suis attaché comme au mien propre : j'ai pris part à leur fortune, et j'aurois souhaité qu'ils fussent dans un état florissant.

10 »J'ai souvent cru trouver de l'esprit à des gens qui passoient pour n'en avoir point.

»Je n'ai pas été fâché de passer pour distrait: cela m'a fait hasarder bien des négligences qui m'auroient embarrassé.

i5 » Dans les conversations et à table, j'ai toujours été ravi de trouver un homme qui voulût prendre la peine de briller : un homme de cette espèce présente toujours le flanc, et tous les autres sont sous le bouclier.

20 » Rien ne m'amuse davantage que de voir un conteur ennuyeux faire une histoire circonstanciée, sans quartier : je ne suis pas attentif à l'histoire, mais à la manière de la faire.

» Pour la plupart des gens, j'aime mieux les ap- 25 prouver que les écouter.

» Je n'ai jamais voulu souffrir qu'un homme d'esprit s'avisât de me railler deux jours de suite.

» J'ai aimé assez ma famille pour faire ce qui alloit au bien dans les choses essentielles ; mais je me 3o suis affranchi des menus détails.

» Quoique mon nom ne soit ni bon, ni mauvais, T. 1. 2

n'ayant guère que trois cent cinquante ans de noblesse prouvée, cependant j'y suis très attaché, et je serois homme à faire des substitutions.

» Quand je me fie à quelqu'un, je le fais sans réserve; mais je me fie à peu de personnes. 5

> Ce qui m'a toujours donné assez mauvaise opinion de moi, c'est qu'il y a peu d'états dans la République auxquels j'eusse été véritablement propre.

» Quant à mon métier de président, j'avois le cœur très droit; je comprenois assez les questions en »• elles-mêmes; mais, quant à la procédure, je n'y entendois rien. Je m'y étois pourtant appliqué; mais, ce qui m'en dégoûtoit le plus, c'est que je voyois à des bêtes ce même talent qui me fuyoit, pour ainsi dire. ,5

9 Ma machine est tellement composée que j'ai besoin de me recueillir dans toutes les matières un peu composées. Sans cela, mes idées se confondent; et, si je sens que je suis écouté, il me semble pour lors que toute la question s'évanouit devant moi. 20 Plusieurs traces se réveillent à la fois, et il résulte de là qu'aucune trace n'est réveillée.

» Quant aux conversations de raisonnement, où les sujets sont toujours coupés et recoupés, je m'en tire assez bien. *5

> Je n'ai jamais vu couler de larmes sans en être attendri.

>Je pardonne aisément par la raison que je ne sais pas haïr. Il me semble que la haine est douloureuse. Lorsque quelqu'un a voulu se réconcilier 3o avec moi, j'ai senti ma vanité flattée, et j'ai cessé de

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