XI. VERTUS ET VICES
1208* (241. I, p. 255). — Ce qui fait la plupart des contradictions de l'Homme, c'est que la raison 20 physique et la raison morale ne sont presque jamais d'accord. La raison morale doit porter un jeune homme à l'avarice; mais la raison physique l'en détourne. La raison morale doit porter un vieillard à la prodigalité; la raison physique le porte à Tava-
rice. La raison morale donne aux vieillards de la force et de la constance; la raison physique la lui ôte. La raison morale donne à un vieillard du mépris pour la vie; la raison physique la lui rend plus chère. La raison morale doit donner un grand prix 3 à la vie d'un jeune homme; la raison physique le diminue. La raison morale nous fait regarder les peines de Tautre vie comme très proches; la raison physique» en nous attachant à tout ce qui est présent, nous les éloigne. «o
1209* (8i I. I, p. 5 19). — Je supplie qu'on ne m'accuse pas d'attribuer aux causes morales des choses qui n'appartiennent qu'au climat. Je sais la part que le climat a dans la formation des caractères; mais je vais faire quelques réflexions. Les Romains i3 d'aujourd'hui ont tous les principes du caractère des Romains d'autrefois : car jamais un spectacle ne leur plaira s'il n'y a des combats sur leurs théâtres. Les Athéniens sont aussi subtils; les Lacédémoniens, aussi rudes. Mais quel est l'effet que cela 20 produit?
Je sais bien que, si des causes morales n'interrompoient point les physiques, celles-ci sortiroient et agiroient dans toute leur étendue.
Je sais encore que, si les causes physiques avoient «3 la force d'agir par elles-mêmes (comme lorsque les peuples sont habitants de montagnes inaccessibles), elles ne détruisissent (sic) bientôt la cause morale : car souvent la cause physique a besoin de la cause morale pour agir. 3o
VERTUS ET VICES tij
d210 (2226. III, 1*465). — On parle beaucoup de Texpérience de la vieillesse. La vieillesse nous ôte les sottises et les vices de la jeunesse; mais elle ne nous donne rien.
5 1211 (1440. II, f* 211). — Melon disoit agréablement que rhomme est un singe manqué. Cela a un sens dans le rapport où les hommes ont des imper» fe étions que les bêtes n'ont point.
1212(1 328. II, fo i85 v»). — Chacun travaille sur 10 Tesprit, et peu sur le cœur; c'est que nous sentons mieux les nouvelles connoissances que les nouvelles perfections que nous acquérons.
1213* (1660. III, f« 12). — Il est bien moins rare d'avoir un esprit sublime qu'une âme grande.
i5 1214 (1008. II, f* 37). — Presque toutes les vertus sont un rapport particulier d'un certain homme à un autre; par exemple : l'amitié, l'amour de la Patrie, la pitié, sont des rapports particuliers. Mais la justice est un rapport général. Or, toutes les vertus
20 qui détruisent ce rapport général ne sont pas des vertus.
1215 (652. I, f® 458 V**). — Un honnête homme est
un homme qui règle sa vie par les principes de son
devoir. Si Caton fût né dans une monarchie établie
23 par la Loi, il auroit été aussi fidèle à son prince qu'il
le fut à la République.
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12d6 (ïi26. II, f^ 77 v*»). — Je dis : c Quand un homme s'est fait une réputation de probité et d'humanité, il en arrive que Ton cherche à en abuser. On vient lui faire des propositions qu*on n*oseroit jamais faire à un autre. On compte sur sa gêné- 5 rosité. »
1217 (1064. II, f* 65). — Des femmes parloient dans une maison de sentiments naturels, de Tamour d'un père pour ses enfants, de ceux des enfants pour leurs pères, d'une certaine décence dans l'abandon, 10 de ce qu'on doit au mariage. Je dis : c Prenez garde de parler haut : on vous prendroit pour des caillettes. Ce sont des choses que l'on peut penser, mais
qu'il n'est pas du bon air de dire > Il est sûr
que, dans ce siècle-ci, la probité n'est plus indiffé- i3 rente, et que rien n'éloigne d'un homme un plus grand nombre de gens que de savoir qu'il est honnête homme. — Je me souviens que le commandeur de Solar vint en France après avoir pris l'investiture à Vienne de certains fiefs, pour le roi de Sardaigne, 20 son maître, qui se déclaroit dans ce temps-là contre l'Empereur. Comme on regarda cet homme comme un homme atroce, rusé, fin, fourbe, qui avoit vilainement trompé la cour de Vienne, tout le monde lui fit accueil : on se jetoit à sa tête. Quand on sut 25 qu'il n'étoit qu'un honnête homme, qu'il n'avoit fait simplement que suivre ses ordres, vous ne sauriez croire combien on se refroidit. Enfin, il ne fut à la mode que quand on crut qu'il étoit un fripon, 3o
VERTUS ET VICES iSg
1218 (1177. II, f° 82). — Je disois d'un homme : c II fait le bien; mais il ne le fait pas bien. >
1219' (1188. II, f^ 89). — Je disois : « II y a si peu de mauvaises actions qu'un homme qui a 3o.ooo livres de rente ait intérêt de commettre, que je ne puis pas concevoir comment on les fait. >
1220* (959. II, f*' 22). — Généreux, libéral, magnifique, prêt à faire toutes sortes de belles actions, à moins qu'elles ne fussent que bonnes.
10 1221 (922. II, f^ i5). — La plupart des hommes sont plus capables de faire de grandes actions que de bonnes.
1222* (967. II, f® 24). — Une belle action est une action qui a de la bonté, et qui demande de la force i5 pour la faire.
1223 (275. I, p. 304). — Je disois: «On ne sait comment faire pour faire une grande action : si notre intérêt s'y trouve, on dit que c'est amour -propre; s'il ne s'y trouve pas, on dit que c'est fanatisme. >
20 1224 (io83. II, f^ 67 V**). — Pour faire de grandes choses, il ne faut pas être un si grand génie : il ne faut pas être au-dessus des hommes; il faut être avec eux.
1223 (458. I, p. 393). — Le héroïsme (sic) que la
Morale avoue ne touche que peu de gens. C'est le héroïsme qui détruit la Morale qui nous frappe et cause notre admiration.
4226(760. I, p. 499). — Il y a apparence que ce qu'on appelle valeur héroïque va se perdre en 3 Europe. Notre philosophie, plus de chevalerie, Tindifférence d'être à un maître ou à un autre pour le bonheur! Autrefois, il s'agissoit de sa destruction, d'être vendu esclave, de perdre sa famille, sa ville, sa femme, ses enfants. 10
1227* (761. I, p. 499). — Cet esprit de gloire et de valeur se perd peu à peu parmi nous. La philosophie a gagné du terrain. Les idées anciennes d'héroïsme et les nouvelles de chevalerie se sont perdues. Les places civiles sont remplies par des i5 gens qui ont de la fortune, et les militaires, décréditées par des gens qui n'ont rien. Enfin, il est presque partout indifférent pour le bonheur d'être à un maître ou à un autre; au lieu qu'autrefois une défaite ou la prise de sa ville étoit jointe à la des- 20 truction : il étoit question d'être vendu comme esclave, de perdre sa ville, ses Dieux, sa femme et ses enfants. L'établissement du commerce des fonds publics; les dons immenses des princes, qui font qu'une infinité de gens vivent dans l'oisiveté et 25 obtiennent la considération par leur oisiveté même, c'est-à-dire par leurs agréments; l'indifférence pour l'autre vie, qui entraîne dans la mollesse dans celleci et nous rend insensibles et incapables de tout ce