LES COMMUNIONS DE PIÉTÉ
surnaturelle. Communier, c’est se nourrir de cette vie, expression nullement métaphorique aux yeux du fidèle, d’abord parce qu’il y trouve les principes dont il a besoin pour développer sa piété et la protéger contre toute diminution de vigueur, surtout parce que les principes sont donnés d'en haut. Ainsi après la conversion de la pénitence à laquelle l'âme a senti aussi concrètement que possible de quelles valeurs elle devait se détourner, par la communion elle sent plus concrètement encore celles qu'il lui faut aimer. Elle développe donc au moyen de ce réalisme les bases affectives et inclinatives par lesquelles la vie surnaturelle devient de plus en plus effectivement recherchée *1). La communion réalise la piété parce qu’elle en est la réalité ellemême.
Il y a plus: elle réalise surtout l'acte d’aimer la piété et c'est ce qu’il y a en elle de fondamental. La communion en effet n’est pas seulement une union au Christ-Dieu: elle l’est plus encore au Christ-Rédempteur, puisque, en principe, elle se donne au cours de la Messe, et que, même donnée en dehors, elle en contient toute la vertu. Donc aux yeux du communiant, la Rédemption s'opère en lui par ce moyen. Non seulement il reçoit l’objet de sa piété, mais il reçoit sa piété elle-même, à savoir la conversion de ses sentiments. Non seulement il y trouve son Dieu à aimer, mais l’acte de la communion est l'amour de ce Dieu et l’est d'autant plus que cet acte consiste, non à donner, mais à recevoir.
Nous arrivons ainsi au fond psychologique de la communion, à ce par quoi elle est très supérieure à la communion simplement spirituelle ou à la communion protestante #2): le sujet a conscience que ce qui compte dans son acte, ce n’est pas ce qu'il fait, mais ce qu’il reçoit. Bien plus, alors que dans la confession il donnait au moins sa pénitence et ne recevait qu’une restauration de la vie surnaturelle, dans la communion, il ne donne rien, pas même son désir de donner, puisque c'est un effet de la grâce, et il reçoit tout, même sa capacité de recevoir. Sa piété se
31) C’est pourquoi, elle aussi, comme la confession, efface les péchés. « Non est... satisfactio major pro peccatis diluendis quam s& ipsum. in Missa et Communione Deo offerre. »
32) Cf. Truc, Sacrements, p. 32.
trouve ainsi le plus possible à l’abri de ce qui est l’écueil de tous les sentiments humains: devenir son propre objet. Dans la Communion sacramentelle, par le fait même qu'elle est aux yeux du fidèle la réalité de ce qu’il aime, en aimant ce qu'il reçoit, c'est un autre amour que le sien qu’il aime et ce repliement subtil par lequel les sentiments les plus généreux se retournent parfois vers eux-mêmes, se trouve écarté.
Non pas que les dispositions avec lesquelles on communie ne comptent pour rien, tant s’en faut. Mais, ainsi que pour la confession, ils sont la condition et non la cause de l’effet produit, parce que, plus encore que les autres sacrements, celui-ci agit ex opere operato. L'âme pieuse n’a donc aucun mérite, si elle en sort sanctifiée.
Pour communier il faut d’abord et surtout l’état de grâce 3). De même que tout acte fait dans cette condition ne peut avoir aucune valeur au point de vue de la piété, de même et à plus forte raison, toute communion en état de péché ne peut que détruire la piété. Alors en effet les croyances ne sont accrochées qu'à une réalité extérieure, non à une réalité psychologique, à une idée, non à un sentiment. La base affective manque: les valeurs proposées dans la communion restent donc de simples opinions sans devenir des convictions: on apprend à les connaître, on n’apprend pas à les aimer. Il y a juxtaposition des idées et des sentiments : par suite, ou bien les idées ne servent qu’à dissimuler l’absence de véritables sentiments, ou bien, comme ceux-ci se développent indépendamment des idées, les Croyances finissent par n'avoir plus de valeur ou même par être des contre-valeurs. Une communion sans état de grâce a donc le plus souvent ce résultat qu’elle crée une indifférence reli-
33) Il n’est peut-être pas inutile de souligner en passant l’évolution qui s’est produite dans cette prescription. Elle a été d’abord un simple fabou, analogue à tous les tabous relatifs aux conditions. nécessaires pour user des choses saintes. C’est du reste pour cela que la communion en état de péché était considérée comme dangereuse: Mors est malis, vita bonis. Puis on est passé de ce point de vue physique à un point de vue moral: l’état de grâce est devenu une purification du mail. Enfin, surtout avec saint François de Sales, en même temps que la communion a été considérée comme un moyen de culture spirituelle (Cf. VINCENT, Fr. S., P. 378), l’état de grâce est apparu comme une condition du développement de la piété.