‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 104 sur 165 · L’'UNITÉ DANS L'OBJET · texte numérisé non relu

L’'UNITÉ DANS L'OBJET

est, par essence analytique, alors que celui de la communion est synthétique. Il y a lieu d'examiner à fond cette différence.

En effet, d’une part l’objet religieux, plus précisément l'objet de l’activité religieuse, est constitué plutôt par des contre-valeurs, les fautes ou imperfections, plutôt que par des valeurs positives. L’effort de l’Ââme pieuse est une élimination progressive de ce qui en elle est contraire à la piété. Elle se rectifie et elle rectifie en même temps ce à quoi elle est attachée, mais ces rectifications se font les unes après les autres, de telle sorte que le résultat final n’est obtenu que par une suite de retouches.

D'autre part au contraire, l’objet se présente comme un tout. L’effort de l’âme pieuse consiste à le voir en tant que tel: elle se tient devant lui dans une vue d’ensemble, le considérant en son unité, non dans les détails qui pourraient la frapper, puisque ceux-ci viennent de cet objet. Plus précisément, si son attitude à elle ne se forme, là encore, que petit à petit, l’objet de cette attitude est un tout unique qui agit sur elle avec toute son action. Il n’y a plus activité négative comme dans la confession, mais action positive; seulement elle s’exerce beaucoup plus sur elle que par elle.

Par là nous pouvons nous rendre compte du rapport étroit qui existe entre l’activité du sujet et le rôle de l’objet: la première est de moins en moins grande à mesure qu’elle devient de plus en plus positive et la conscience est de mieux en mieux formée à mesure que ce n’est plus elle qui se forme, mais l’objet qui la forme.

Cette unité fondamentale, qui du reste est le but de la formation pieuse, puisqu'il n’y a de piété réelle que si l'âme est entièrement conquise, ce n’est donc pas dans son activité qu’il faut la chercher, mais dans ce qui en est l’objet. Point capital pour l'intelligence de la piété: il apparaît de plus en plus qu’elle n’est pas une activité à vide, mais une aperception d’un objet qui s'impose à elle et qui par suite n’est pas du tout la traduction, en idées conceptuelles ou imaginaires, de la vie psychologique, mais la présence devant cette vie d’une réalité dont la forme, pour n'être ni plastique ni musicale, mais spirituelle, n’en

est pas moins réelle.

Car l’esprit n’est-il pas ce par quoi les réalités, objet de nos aperceptions, peuvent se compénétrer mutuellement et former un tout unique, saisissable par une vue d'ensemble, ce qui transforme une juxtaposition d'êtres multiples en l'Unité d’un seul être, de la même façon que l’idée d’un artiste transforme une palette bariolée de couleurs diverses et incohérentes en un tableau unique? Et si cet esprit est dans la Pensée et non dans l'activité cérébrale qui lui est sous-jacente et que l’on pourrait facilement réduire à un simple mécanisme, n’est-il pas essentiellement forme plutôt que matière, c’est-à-dire ce par quoi les choses, au lieu de n'avoir que de l’existence, sont définies et définissables? Enfin, là où il n’y a que de l’esprit, n’est-ce pas là où les formes, au lieu d’être figées comme celles des objets concrets, n’existent que par leurs rapports mutuels? Par exemple la Justice, au sens de Socrate ou de Platon, est l’une de ces formes, tout aussi réelle que celle que nous pouvons donner à tel morceau de marbre ou à tel ensemble de sons. Qui plus est, de ces formes une fois saisies par nous, nous dépendons plus qu’elles ne dépendent de nous, de la même façon que l'homme est le fils de ses oeuvres plus que celles-ci ne sont ses enfants. Nous les posons dans notre vie, mais c’est toute notre vie qui ensuite en dépend.

Il en est ainsi pour cette Idée que l’âme pieuse réalise par la communion. Indépendamment de toute considération théologique sur la réalité de la présence eucharistique, il serait insensé de prétendre que la foi de l’âme pieuse est une pure illusion: autant dire que le Parthénon en est une, ainsi qu’une pièce de Racine, sous prétexte que c’est l'oeuvre d’un cerveau. Seulement la réalité n’en est pas du tout dans la chose qui la représente, pas plus que celle d’Athalie n’est dans les pages d’imprimerie. Elle est dans ce fait qu’il y a désormais dans la conscience un objet, vraiment posé comme objet.

Mais il nous faut pousser plus avant. En quoi consiste exactement cette réalité? Qu'est-ce qu’il y a dans cette Idée qui nous permette de lui donner une consistance assez forte pour en dire qu’elle n’est pas un pur « flatus vocis »?

Une chose est certaine: l’âme, une fois entrée dans cette voie, s’y sent comme allégée et délivrée. Elle y trouve une

Conscience plus claire de ses fautes et de ses faiblesses: elle sent ses limites et voit combien elle est petite au regard de tout ce qu’elle pourrait et voudrait être. Le recueillement lui avait donné possession de sa vie en même temps qu’il lui avait révélé combien étroit était le domaine sur lequel elle était capable de régner; en même temps il avait augmenté ses aspirations à mesure qu'il lui avait montré sa misère. De même que l’étroitesse d’une prison est sentie en proportion des désirs de liberté de celui qui s'y trouve enfermé, de même le monde matériel enchaîne une âme d'autant plus fortement qu’elle devient plus vivante.

Or, parmi ces liens, il faut compter d’abord tout cet ensemble de tares plus ou moins accentuées, qui pèsent sur la vie morale: désirs, habitudes, défauts d'autant plus lourds à porter qu'on en a davantage conscience. Plus lourd encore est ce qui ajoute à ces misères, issues de la nature humaine comme telle, le passé, par lequel chacun se trouve constitué et enfermé dans une individualité propre, ce passé, la seule chose éternelle que nous ayons et qui cependant, jour après jour, diminue, avec le temps qui nous reste à vivre, nos possibilités de mieux vivre. Tout cela au fond, c’est ce qu’en langage chrétien on nomme le péché, soit le péché de tous qui n’est pas autre chose que la misère attachée à notre qualité d'homme, soit les péchés de chacun, c’est-à-dire tout ce qu’il y a eu de plus ou moins défectueux dans la vie antérieure et que rien jamais ne pourra, humainement parlant, nous enlever.

Or, c’est justement de tout cela que l’âme, après la confession, se sent délivrée. Elle est pardonnée, c’est-à-dire qu’elle n’a plus à se soucier de ses fautes et que dans ce qu’on lui présente maintenant de la part de Dieu, elle peut ne plus les voir. Sans doute, lui dit-on, il lui en reste des traces: elle est en convalescence, et non guérie; mais elle n’en est pas moins sauvée, au sens médical du mot, et au lieu d’être clouée sur ce lit du péché, elle va pouvoir se lever et marcher, le mal ayant disparu de son âme de la même façon que la fièvre quitte un organisme qui a triomphé du mal. Ou bien, si l’on préfère cette autre comparaison, elle est comme le débiteur qui se sent libre, parce que

sa dette lui a été remise.

Dans la communion elle trouve davantage encore. Elle n’est plus seulement un débiteur qui s’en va, libre, mais ruiné; elle est un homme auquel on vient de confier quelque capital pour travailler et vivre. Elle voit dans cette force nouvelle qui s’infuse en elle quelque chose d’analogue à ce que le voyageur altéré de jadis trouvait dans une source rencontrée inopinément et dans laquelle il voyait une divinité. Ne dit-on pas du reste couramment dans le langage chrétien que l’Eucharistie est une véritable source de vie? C’est qu’en effet l'âme y trouve l’impression 41) de recevoir des ressources spirituelles capables de la transformer et de la soutenir contre toute difficulté. Du reste il est admis, encore en théologie, que la communion agit comme un véritable reconstituant, détruisant les derniers restes du mal et réparant toutes les forces perdues.

Tout cela se développe et se fortifie par l’oraison, les examens de conscience, les exercices de piété de toutes sortes. Partout le chrétien éprouve cette même impression d’une puissance qui entre en lui et sur laquelle il se sent appuyé. C’est tout cela qu’exprime excellemment l’idée théologique de la grâce, soit de la grâce actuelle donnée pour une circonstance particulière, soit de la grâce habituelle qui est l’état général de l’âme ainsi régénérée.

Il semble donc qu’ainsi se constitue aux yeux de l'âme pieuse un monde nouveau, dans lequel elle trouve le moyen d'échapper aux conditions du monde matériel, monde tout spirituel, puisqu'il est fait d’Idées et non de réalités tangibles, mais non moins réel, puisqu'elle y trouve cet allègement et cette délivrance et puisque surtout ce monde lui apparaît comme réellement extérieur à elle-même: quelle que soit la part d'activité personnelle qu’elle fournisse, ce n’est pas en elle qu’elle a conscience de le trouver 42). Justement parce qu’elle s’y sent déli-

41) Cette impression est telle parfois qu’elle provoque le sentiment d’une présence réellement sentie, sentiment du reste très fréquent chez les mystiques. Cf. W. JAMES, p. 50 sqq. et en particulier ce trait: « Dieu n’avait ni forme, ni couleur, ni odeur, ni saveur... le sentiment de sa présence n’était accompagné d’aucune localisation particulière; c'était comme si ma personne eut été transformée par la présence d’un être spirituel. » (p. 59.)

42) C’est pourquoi cet objet est quelque chose de mystérieux, comme l’a fort bien vu Otto. Car si l’âme comprenait, elle serait

vrée et sauvée, elle le voit Comme quelque chose de nouveau qui se pose devant elle, qui d’une certaine manière s'oppose à elle, comme un véritable non-moi qui la dépasse et la transcende.

Sans doute, il est vrai, nous ne pouvons pas parler de réalité ontologique ; mais cette représentation, disons mieux, cette Idée de la Grâce, n’est pas une simple cogitatio sans objet; elle est la réalité formelle du cogitatum qui en est l’objet. Comme telle elle possède une véritable existence phénoménologique, quitte à donner au mot existence une signification spéciale — existence idéelle plutôt qu’existence réelle. Car — il faut souligner ce point — il ne suffirait pas du tout, pour avoir ce cogitatum, de poser un a priori religieux à l’intérieur de la cogitatio. Cet a priori sans doute n’est pas niable —— nous le Constaterons mieux plus loin — mais il ne s'exerce que parce qu’il trouve une matière lui permettant de construire son Idée, à peu près comme le talent d’un sculpteur resterait stérile sans un morceau de pierre ou de marbre. La preuve en est précisément dans ce dualisme qui va s’accentuant pendant que se développe la piété et par lequel celle-ci ne s'accroît que dans la mesure où son objet est autre chose qu’elle. Et si l’on nous dit que l’Idée n’est ici que la transposition en termes d’objectivité d’un fait purement subjectif et que la grâce n’est qu’un état émotif vu comme une chose réelle, nous répondrons que cette transposition est précisément le point capital, car elle ajoute au fait subjectif une objectivité précise et elle ne pourrait avoir lieu, si la subjectivité n’était pas déterminée phénoménologiquement.

Remarquons du reste, encore une fois, qu’on ne pourrait taxer cette Idée de pure illusion — ou en sens contraire en affirmer la réalité ontologique — qu’en la prenant comme représentation de quelque chose, c’est-à-dire en transformant une donnée de fait en une solution explicative. Or l’affirmer ou la nier en tant que telle, serait une pétition de principe, puisque ce serait supposer admis ce qui est en question: la

maîtresse de son objet, tandis que l’objet religieux n’est tel que parce qu’elle se sent dominée. C’est Dieu qui la sauve; ce n’est pas elle qui se sauve par lui. Par

nature de ce fait. Ou bien ce serait la mesurer, autrement que d’après des conceptions philosophiques: on ne peut affirmer ni nier la valeur d’une Idée religieuse sans la juger religieusement: dans les deux cas on prend une position théologique, négative ou positive, puisque l’on juge des Idées d’après Jeur contenu et non comme faits. Or il ne s’agit pas du tout pour nous de savoir ce que vaut la définition que le sujet, toujours plus ou moins imbu des notions théologiques de son milieu, donne de ce phénomène: il s’agit de l’examiner comme phénomène, en tant que représentation, non pour ce qu’il représente. Car en philosophie, s’il y a des notions dont on se sert comme de moyens d’explications, il y a les idées — esthétiques, religieuses ou autres — qui sont son objet, non son instrument: explicanda, non explicationes. Il importe de ne jamais confondre les unes avec les autres. Et c’est de ce point de vue que nous pouvons et devons distinguer dans l’Idée que nous rencontrons ici, Idée de la Grâce, la signification théologique ou religieuse, qui n’est pas de notre compétence, d’avec le fait que cette Idée se montre à nous sous cet aspect d’un non-moi s’opposant au moi naturel psychologique.

D'autre part, précisément parce que la conscience trouve dans cet objet une forme nouvelle de son activité, il y a en elle, non seulement cette activité en tant que telle — conscience-sujet —, mais cette activité en tant qu’elle lui apparaît avec un aspect nouveau — conscience-objet ; et celle-ci s’exprime dans l’Idée du Salut, correspondant à l’Idée de la Grâce. Sans doute la conscience-objet ainsi formée dépend dans une large mesure de la subjectivité: pour se sentir pieux, il faut avoir un minimum d'activité pieuse. Mais la forme de cette conscience- ‘objet est modelée par l’objet lui-même: on sait ce que c’est que sa piété, c’est-à-dire on comprend le salut qu’on y trouve à la lumière de l’objet présent devant la conscience, la Grâce, de telle sorte qu’on saisit la réalité de cet objet au moins dans la réalité de cette nouvelle forme de la conscience.

Le sujet a donc été d’abord mis en mouvement du dehors par les conceptions offertes à son entendement. Puis il a été informé au dedans par les Idées apparues devant sa conscience,

lesquelles se sont aïnsi transformées en objet phénoménologi-

quement présent, à mesure que la conscience s’est réellement formée par rapport à cet objet.

Ainsi le dualisme de la Nature et de la Grâce s’est complété par celui d’un ancien-moi et d’un nouveau-moi. Il avait été un dualisme de valeurs à rechercher, et précisément parce que ce nouveau-moi trouve sa réalisation dans son objet, il y a maintenant un dualisme de réalités, la Nature étant ce que le sujet était jadis et la Grâce donnant à ce sujet d’être réellement autre chose. Encore une fois on aura beau dire que tout cela n'existe que pour l’âme qui le comprend ainsi, ce n’en est pas moins une existence idéelle, qui, comme telle, a droit de cité, sinon dans le monde des choses sensibles, du moins dans celui des phénomènes de conscience.

Il nous reste toutefois à voir quel est le degré de consistance de cette Idée, afin de préciser dans quelle mesure elle dépend de la subjectivité et dans quelle mesure au contraire cette subjectivité en dépend. Comment ces Idées peuvent-elles être conditionnées par autre chose que par la libre et arbitraire activité du sujet? Leur existence dépend-elle de certaines lois, de telle sorte qu’on puisse et qu’on doive les juger avant de les accepter, de la même façon que les autres oeuvres de l'esprit humain n'existent vraiment que dans des conditions bien déterminées de solidité, de beauté ou de vérité?

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