DEUXIEME ÉTAPE - LA MORTIFICATION
« Celui qui ne se renonce pas n’est pas digne de moi. » La maxime est perpétuellement répétée comme le fondement de toute piété. Dès que l’état de grâce est réalisé, si l’on veut, non s’en tenir là, mais commencer une vie vraiment « surnaturelle », il faut se mettre à la pratique de ce renoncement et « tuer le vieil homme ». Mais en quoi cela consiste-t-il exactement ?
Il n’est pas question de sacrifier tels ou tels avantages matériels. Sans doute ceci est demandé aux religieux, mais la piété existe en dehors des cloîtres et peut être très fervente. De plus le renoncement effectif n’est pas le principal pour ceux qui l’accomplissent: il leur faut de toute nécessité un renoncement affectif. C’est donc ce dernier qu’il faut étudier.
Remarquons comment se pose le problème. L'âme pieuse est placée désormais devant une réalité nouvelle, contraire aux autres réalités. Mais l’opposition était jusqu'ici surtout objective : elle doit maintenant se réaliser subjectivement: il va donc y avoir lutte au sein de la conscience entre ces deux objets qui se disputent désormais les affections de l’âme pieuse. Il faut que l’âme choisisse, sans quoi l’objet surnaturel cesserait d’être réellement objet pour redevenir simple idée notionnelle. Pour faire ce choix, il faudra qu’elle détruise en elle toute affectivité à l'égard des autres objets. Il y aura ainsi un mouvement en sens inverse de celui de la piété: les réalités matérielles finiront par n'être plus que des valeurs attribuées extrinsèquement par « le monde » aux choses naturelles, celles-ci n'étant plus, prises en elles-mêmes, que des choses sans valeur. C’est par la mortification que se fera cette dévalorisation.
De plus, comme aux yeux de la piété, il n’y a pas à proprement parler de non-valeurs, cette dévalorisation sera en réalité une contre-valorisation: non seulement l’Ââme pieuse voudra ne plus voir dans les êtres de la Nature qu’une valeur plaquée sur eux par l'esprit mondain, mais ce placage lui apparaîtra comme une erreur absolue, puisque ces êtres seront pour elle essentiellement mauvais et à rejeter. Ainsi s’accentuera au plus
haut degré le dualisme de la Nature et de la Grâce et cette accentuation se fera et subjectivement et objectivement. C’est ce que nous avons à étudier maintenant.
Pour sérier les questions, nous prendrons la distinction adoptée le plus couramment par les auteurs spirituels, lorsqu'ils demandent la mortification de ce qu’ils appellent la triple concupiscence: concupiscence des sens, concupiscence des yeux, concupiscence de l'esprit, ayant pour. objet respectivement les plaisirs, les richesses et l’orgueil.
Il est parfaitement inutile de faire en détail l’énumération de tous les plaisirs interdits aux âmes pieuses. Du reste la distinction entre plaisirs permis et plaisirs défendus est pour elle assez peu opérante, puisque c’est le plaisir en tant que tel qui est mauvais“). Si l’on parle de plaisirs défendus, c’est plus pour en augmenter l'horreur que pour en rappeler l’interdiction: quant aux autres, ils sont toujours plus ou moins contraires à la vie de piété. Pour reprendre en la transposant la classification d’Epicure, on dira que les plaisirs indispensables seuls doivent être accueillis, mais en tant qu’indispensables, non en tant que plaisirs; que les plaisirs naturels et non indispensables doivent être réduits en proportion inverse de leur utilité; et qu’enfin les plaisirs ni naturels ni nécessaires doivent être rigoureusement retranchés. Seulement il y a cette différence capitale d’avec la doctrine d’Epicure que pour ce dernier le but de cette réglementation était encore le plaisir lui-même, tandis que pour l’âme pieuse le plaisir n’est toléré qu’à cause de la nécessité de ce qui le provoque. On va donc plus loin que le stoïcisme: non seulement le plaisir n’a pas de valeur, maïs il est une contre-valeur, un mal par lui-même #{).
43) « Omne carnale gaudium blande intrat, sed in fine mordet et perimit. » Imit., I, 20, 7. « Utilius est saepe et securius, quod homo “on habeat muttas consolationes in hac vita, secundum carnem praecipue, » Ibid. I, 21, 3. « Le chrétien spirituel doit supprimer toute joie dans les choses créées, parce qu’elle déplaît à Dieu. » JEAN de la Croix, cité par BUTLER, p. 57.
44) ç Les biens présents et sensibles ne sont pas son objet (du chrétien): il peut en user, dit Saint Augustin, mais il ne peut en jouir.»
Ce qu’il faut bien souligner, c’est que cette contre-valeur attribuée au plaisir ne l’est pas à cause des inconvénients qui pourraient en résulter au point de vue de la piété, mais à cause de ce que le plaisir est en lui-même. C’est en tant que PENSE qu’il est mauvais. Sans doute, tous les auteurs n’ont pas à ce sujet la même intransigeance, surtout si l’on tient compte des moralistes, à plus forte raison des casuistes, mais ceux-ci nous parlent de morale et c’est de piété qu’il est question. Or, de ce point de vue, il y a quasi unanimité: pour toute âme pieuse, le plaisir est toujours, sinon un mal, au moins un très grand danger de mal“).
Remarquons en passant que cette conception, plus exactement cette appréciation, n’est pas spéciale à la spiritualité chrétienne. Au cours de l’histoire des religions, on la retrouve à peu près partout {6).
Grou, Maximes, p. 109-110. « Le plaisir tient l’âme attachée à la terre et l’empêche de s’élever vers le Ciel; il l’amollit d’ailleurs et la rend faible et timide. >» LoMBez, Paix, p. 102.
45) TANQUEREY, p. 135, 497.
46) On sait que dans presque toutes les religions l’ascétisme sous ses différentes formes a été un moyen de « sacraliser » ceux qui devaient, à titre passager ou à titre permanent, remplir des fonctions religieuses. Le jeûne, la privation de sommeil et surtout la continence sexuelle sont des précautions jugées indispensables, aussi bien du reste pour la chasse, la pêche que pour les sacrifices religieux (Cf. Lorsy, Sacrifice, p. 39-43; FRAzER, Tabou, p. 5, 163-165, 167). «L’homme ne peut entrer en rapports intimes avec les choses sacrées, qu’en se dépouillant de ce qu’il a de profane en lui. » La douleur est « un état de grâce qu’il faut rechercher et susciter, même artificiellement, à cause des pouvoirs et des privilèges qu’elle confère », car « c’est par la manière dont il brave la douleur que se manifeste le mieux la grandeur de l’homme. » (DURKHEIM, Formes, P. 441-451). La raison de telles conceptions n’est pas seulement l'influence de la société, mais la conscience de force que l’on trouvait dans les privations. Il va sans dire que cette force fut d’abord comprise comme purement physique, et l’ascétisme n’a pris un caractère moral que par les développements ultérieurs, qui, tout en gardant les anciennes pratiques, les expliquèrent en fonction d’idées plus récentes. Il n’est donc en somme qu'une survivance d’anciennes coutumes et d'anciennes conceptions utilisées par l'Eglise, De même que les primitives sociétés n'ont pas créé le sentiment, mais s’en sont servi pour « sacraliser » ce qu’elles avaient besoin de séparer du profane, de même l'Eglise, en accueillant ces survivances, en a profité pour tourner les âmes vers le détachement d’elles-mêmes, Encore une fois, elle a donné à ce que ne avaient créé une signification particulière. Cf, Wizz, Culte, YT P. sqaq.
Nous sommes donc en face d’une tendance fréquente de la nature humaine: mépriser ce qui plaît, rechercher ce qui peine. D’où vient cette tendance? Et quelle application la piété catholique en fait-elle?
Nous croyons que cet amour de l’effort vient du sentiment de puissance qu’on y trouve. De même que l’enfant joue pour avoir la satisfaction de faire quelque chose, de même l’homme peine parce qu'il a besoin d'exercer sa vigueur; et sa peine lui apparaît comme désirable, parce qu’elle lui procure le sentiment d’être fort et lui est un moyen de jouir de lui-même. C’est d’ailleurs pour cela qu’une souffrance reçue paraît insupportable, qu’on ne veut pas d’un effort qui nous est prescrit ou demandé, alors qu’on trouve du plaisir dans celui qu’on s’impose à soi-même: d’une part on subit, on n’a conscience que d’une faiblesse, tandis que d’autre part, puisque l’on veut, on aime ce que l’on fait. L’effort pour l'effort est donc d’abord un fait psychologique assez naturel qui se présente en dehors de toute piété proprement dite. Maïs la société religieuse le « sacralise » pour en faire une valeur réservée à elle seule. Comment se fait cette transformation de l'effort ordinaire en valeur religieuse?
D'abord l'effort doit être un effort de piété, parce qu’il a pour objet direct soit sa propre sanctification, soit l’accroissement du règne de Dieu, soit le bien des âmes, dans tous les cas quelque chose qui se rapporte à la piété et à elle seule. Ce aui en fait la valeur, c’est donc son intention. De même que, comme nous l’avons vu, rien n’est bon de ce qui est fait sans état de grâce, de même rien ne vaut si l’on agit pour un autre motif. En d’autres termes, pour agir pieusement, on doit se mettre en union avec l’enseignement de la piété, tel qu’il est donné par l'Eglise. On voit par là toute la portée des croyances religieuses: elles ont pour but et pour résultat de relier fortement le sujet à la vie sociale en le désappropriant de lui-même; et l’oeuvre de la société est précisément de fixer son orientation au moyen des idées qu’elle lui enseigne. Par le fait qu’il accepte cette orientation et agit en ce sens, le fidèle ajoute à ces croyances de quoi les valoriser au-dessus de toute autre
valeur.
Mais ce n’est pas tout. Si toute activité énergique est un moyen d’être pieux, aux yeux du catholicisme, ce n’est pas le meilleur 47). Les auteurs spirituels sont unanimes à dire et à répéter que, non seulement il n’est pas nécessaire d'accomplir de grandes choses pour se sanctifier #8), mais qu’on se sanctifie ordinairement beaucoup plus et bien mieux par la vie ordinaire“). La meilleure de toutes les mortifications n’est pas celle que l’on s’inflige, c’est celle que l’on reçoit sans se plaindre des contrariétés de la vie journalière 5). Il s’agit bien moins d’avoir beaucoup de volonté que de suivre la volonté de Dieu. Le plus petit effort, quand c’est Dieu qui le demande 1), vaut. infiniment plus?) que les travaux les plus pénibles que l’on aurait soi-même choisis.
Du reste, ajoutent les théologiens 5), non seulement toute
47) « Per patientiam cum longanimitate, Deo juvante, melius superabis, quam cum duritia et importunitate propria. » (Imit., 1, 13, 4).
48) ScupoLr (ch. 43), présente expressément les grosses mortifications comme un piège du démon pour nous persuader que nous avons fait de grandes choses.
49) « Entre deux actes, l’un difficile et glorieux, l’autre facile et sans prestige, c’est ce dernier qu’il faut choisir, s’il est voulu de Dieu, » VINCENT, Fr. de S., p. 180. \
50) « L’amour de la croix nous fait entreprendre des afflictions volontaires. et l’amour en ces exercices est tout agréable au bienaymé. Toutefois il l’est davantage encore quand nous recevons avec * patience, doucement et agréablement les peines, tourmens et tribulations en considération de la volonté divine qui nous les envoye. » Fr, de S., Amour de Dieu, ch. IX, III. « C’est Notre-Seigneur... que vous rencontrez tous les jours ça et là es occurences des mortifications ordinaires qui se présentent à vous. » Id., Lettres, p. 43.
51) I1 faut ajouter à cela que ces contrariétés viennent le plus souvent des désirs personnels non satisfaits: leur acceptation est donc une mortification de ces désirs. C’est pourquoi «elles viennent de Dieu. « Il ne t’arrive pas une seule peine qui n’ait été comptée et préparée par celui qui compte jusqu’au moindre cheveu qui tombe de la tête. Cette peine, il l’a prévue de toute éternité. il l’a pensée, aimée et voulue. >» TAULER, cité par POoURRAT, II, p. 348. C’est pour la même raison que les « états de sécheresse » sont plus sanctifiants que les états de « consolation »: il y a en eux plus d'efforts et l’on n’a alors nul plaisir à faire effort. Cf. SEGoND, p. 86-87; Pr. pr. I, p. 154-155.
52) Qui plus est: il faut rendre « au Seigneur de sincères actions de grâces de tous les maux, tels que la famine et la disette, la guerre, les inondations, les épidémies et tous les autres fléaux que le ciel nous envoie », FABER, Tout pour Jésus, p. 237. Ainsi non seulement tout ce qui vient de Dieu est bon, mais cela ne peut être que bon: c’est à l’homme de devenir capable de le juger ainsi.
58) Plus précisement, d’après les théologiens, si l'homme acquiert quelque mérite et a un véritable droit à une récompense, ce n’est pas
peine ou toute action sans état de grâce ou sans motif surnaturel sont sans valeur, mais même quand il y a cette double condition, si elles valent quelque chose, c’est par pure bonté de la part de Dieu. Tout ce que l’homme fait, à ses yeux n’est rien ni ñhe compte pour rien et il y a de sa part autant de miséricorde à tenir compte de nos efforts qu'à nous pardonner nos fautes; il regarde nos actes avec la condescendance que nous mettons à examiner la page d'écriture d’un enfant, ne le blâmant pas de ses maladresses, le félicitant du moindre petit succès. L’effort Vaut sans doute comme moyen indispensable de piété — il est même un signe de «discernement des esprits» — mais c’est uniquement par rapport à notre faiblesse: il ne faudrait pas s’imaginer qu'il puisse avoir la moindre valeur intrinsèque: quelque grand et quelque pénible qu’il nous paraisse, venant de nous, c'est chose tellement mince que Dieu ne lui doit absolument rien. |
Il est facile de comprendre pourquoi: la mortification, surtout celle de nos désirs et de nos jouissances, est ainsi à la fois recommandée et dépréciée: tout effort risque en effet de provoquer la conscience qu'on fait effort et cette conscience peut ensuite se tourner en une jouissance, si bien qu’on finirait par se mortifier pour le plaisir de se mortifier. Au lieu de l’oubli de soi s’établirait une certaine complaisance envers soi-même: et au lieu de la concupiscence de la chair qu’on aura mortifiée, on en arriverait à celle de l’esprit, bien pire parce que plus dissimulée.
Ainsi la mortification n’est pas seulement une discipline de la sensibilité pour refréner les désirs contraires à la piété: elle n’est pas non plus une discipline de la volonté pour apprendre à se dominer: tout cela ne sort pas de la simple éducation morale et se retrouve dans toute culture de soi), Elle est avant tout une destruction du sentiment de soi, plus exactement une dévalorisation de soi, de tout ce qu’on fait comme de tout
à cause de ce qu’il fait, mais parce qu’il le fait en union avec le Christ. « Si l’oeuvre du chrétien en état de grâce est méritoire en ‘droit strict. c’est qu’il fait un tout moral avec le Christ à qui Dieu ne peut rien refuser. >» LABAUCHE, Leçons de théologie, II, p. 328.
54) On a fait remarquer qu'avec Saint François de Sales les mortitifications, autrefois but de l’ascétisme, en sont devenues simplement
ce qu'on sent 5). C’est par là qu’elle est réellement surnaturelle, non pas tant parce qu’elle oriente vers des réalités transcendantes, que parce qu’elle désoriente des réalités personnelles: elle surnaturalise en dénaturalisant, si l’on peut dire. Le rôle pédagogique de la société religieuse est de « sacraliser » l’effort ou la peine, non pas en en faisant une valeur supérieure, mais en en enlevant la jouissance même à celui qui se l’inflige, de la même façon que dans les sociétés primitives, « sacraliser » une chose, c'était l’enlever à tout profane. De même qu’un objet était sacré moins par l’usage qu’on en faisait que par le fait que cet usage était réservé, de même il y a piété non pas par la peine que l’on se donne, mais parce que cette peine est tout entière réservée à celui pour qui on se la donne sans aucun profit d'aucune sorte pour qui se la donne.
Remarquons enfin que le résultat de cette « sacralisation » ou, pour employer un langage chrétien, de cette « surnaturalisation » de la mortification, est de la rendre plus encore objet de désir. Si on ne l’aime pas pour le bien que nous faisons quand nous nous mortifions, on l’aime pour celui que nous recevons. On en jouit de moins en moins, mais on la veut de plus en plus: la base affective ou émotive est elle-même mortifiée, mais la base inclinative est considérablement fortifiée. Bref, l’âme pieuse devient de plus en plus ferme dans le sens de sa piété et de sa foi, mais avec une conscience de plus en plus vive de sa propre faiblesse.
le moyen (VINCENT, Fr. S., p. 152). Il est vrai. Mais il faut remarquer en outre d’une part que cette ascèse voulue pour elle-même, que les anachorètes s’ingéniaient à pratiquer avec de plus en plus de force, était plutôt en marge de l'Eglise que véritablement catholique: à memesure que l'Eglise se l’est appropriée, elle l’a transformée de mortification du corps en mortification de soi; et d’autre part ce n’est pas tant l « assouplissement du vouloir » pour lui-même que voulait saint François de Sales, mais l’amour de Dieu et donc la destruction de l'amour de soi. Son but est donc encore la mortification, non la culture de la conscience,
55) « Tâchez de les (les sens) régler de telle sorte que vous ne donniez jamais entrée dans votre coeur ni à l’amour ni à l’aversion naturelle des choses qui se présentent, mais que vous conformiez toutes vos inclinations à la volonté divine, n’embrassant et ne rejetant que ce que Dieu veut que vous embrassiez et rejetiez. » SCUPOLI, chapitre 23.
LA PAUVRETÉ soi
L'âme pieuse doit se priver, non seulement des jouissances sensibles, mais encore de cette autre jouissance plus subtile, celle de posséder. On nomme celle-ci concupiscence des yeux, Parce qu’elle vient de la vue de ce qu'on a plus encore que de son utilisation: l’avare trouve son plaisir d’avoir de l'argent, non à le dépenser, mais à le regarder. La propriété est un élargissement du moi, une augmentation de ce qu'il est et de ce qu’il peut, si bien qu’au premier abord demander 1a pauvreté semble demander surtout la diminution et le rétrécissement de soi. En fait il en est tout autrement, Ce que la pauvreté rétrécit et diminue, ce n’est pas le moi en tant qu’il peut faire plus ou moins, mais le moi en tant qu’il jouit de ce qu’il a, non le moisujet d'activité, mais le moi-objet de conscience.
Remarquons d’abord que si la pauvreté effective est exigée du religieux — et encore n'est-elle effective que pour l’individu, non pour la communauté: si chaque membre n’a rien à lui, il dispose cependant de tout ce dont il a besoin — au laïque pieux comme au prêtre, il n’est demandé et conseillé que la pauvreté affective, le détachement de ce qu’il a, détachement qui du reste doit n'être pas simplement platonique. Evidemment, il peut se produire que chez tel ou tel ce détachement pe soit qu’une apparence et existe plus en parole qu’en fait: dans ce cas il n’est pas niable que la distinction entre pauvreté affective et pauvreté effective ne soit pour lui qu’un moyen de se dissimuler l’irréalité du sentiment qu’il croit avoir. Mais cela est une déviation de la piété et nous n’avons pas à en parler. Le détachement simplement affectif peut fort bien exister, plus ou moins favorisé par la manière de vivre. C’est lui que nous avons à étudier.
Là encore nous pouvons trouver dans l’histoire des religions un antécédent de ce sentiment: la tendance à ne se servir des biens terrestres qu'après en avoir offert une partie, et à solliciter une sorte d’autorisation, comme si l’homme avait eu de tous temps l'impression plus ou moins vive que rien n'était à lui et qu’il n'avait pas le droit d’en disposer à sa guise. Là encore il y a eu « sacralisation » de cette dépossession par la
conscience collective, laquelle en a fait une vertu religieuse en la consacrant par la vénération de tous, y compris de ceux qui ne la pratiquaient pas, sans parler des considérations d’ordre politique ou économique qui ont pu conduire certaines communautés à la canoniser. Mais tout cela consacre et affermit les tendances individuelles par lesquelles on croit s'enrichir moralement en se dépouillant matériellement. D'où viennent ces tendances ?
I1 s’agit de pauvreté affective, et donc de l'attitude qui consiste à juger les biens matériels comme des non-valeurs ou même comme des contre-valeurs. Or pourquoi les considère-t-on ainsi ?
Posséder quelque chose, nous venons de le remarquer, c’est avoir à sa disposition des moyens d'augmenter et ses jouissances et ses possibilités d'action. La valeur des richesses consiste donc dans la puissance qu’elles donnent, dans l'élargissement de l’individu. Mais outre cet élargissement, il y a la conscience que l’on en a, laquelle est jouissance et peut devenir par suite objet de désir. Alors la richesse n’est plus une valeur-moyen, mais une valeur-but et en s’attachant à elle, c’est à soi qu’en réalité on s’attache, puisque c’est à la jouissance que l’on en a.
Si donc elle est un obstacle à la piété et s’il y a incompatibilité presque absolue entre le désir de posséder et la culture de cette piété, c’est moins pour le caractère intrinsèque de la richesse qu'à cause de la jouissance qu’elle donne: elle est une occasion pour le moi de s’attacher à lui-même, de rompre par conséquent le mouvement vers Dieu. De même que la mortification est un amour de l'effort pour l'effort, parce qu’on se déprend du plaisir pour le plaisir, de même la pauvreté est un amour de la non-propriété pour elle-même, parce que c’est encore de soi que l’on se détache.
Mais ce détachement doit s’ignorer 6). Or pour cela le dénuement total lui-même ne suffirait pas. Qui plus est, à lui seul, il deviendrait facilement un mal. Même celui qui avait
56) Il faut remarquer du reste qu’il est recommandé aux religieux moins pour ses avantages que parce qu’il a été demandé et pratiqué par Jésus-Christ. Cf. BUTLER, p. 159. Il est donc un acte d’obéissance autant et plus qu’une vertu personnelle.