LA PAUVRETÉ
fait de dame Pauvreté son épouse, déclare que la joie parfaite n'est pas en ce dénuement absolu. Il faut que l’on se détache même du détachement, Le moyen en est cette forme particulière de pauvreté qui consiste, non à n’avoir rien, mais à ne pas oublier que ce que l’on a n’est pas à soi57), On a beaucoup reproché aux ordres religieux de concilier habilement le voeu de pauvreté avec la richesse des communautés et d’être pauvres sans manquer de rien: c’est ne pas comprendre que la collectivité de la richesse augmente encore pour les individus le sentiment de n’avoir rien à eux 58) et leur enlève tout moyen d’en tirer la jouissance de la propriété. Le dénuement total des monastères, tel que le rêvait le Poverello, n’était pas seulement une erreur d'organisation pratique, mais aussi une erreur de psychologie spirituelle 59) : elle risquait de favoriser cette forme d’orgueil qui s'appelle l'esprit de Corps, en accentuant la différence, comprise alors comme une supériorité, entre ces monastères et les autres communautés, qu’on aurait jugées moins ferventes, parce que plus riches. De même la misère d’un Benoît Labre, même aux yeux de l'Eglise, qui canonise l’homme sans recommancer l'exemple, est plus qu’une exagération et une
57) C’est pourquoi les auteurs de spiritualité font ressortir que tout ce que nous avons appartient à Dieu: « Nous tenons tout de Notre-Seigneur, même nos biens naturels, parce que c’est en prévision de ses mérites et pour pouvoir faire de nous ses membres que Dieu nous a conservés ces biens après le péché d'Adam, » OLIER, Cat. pages 118-119.
58) Aussi recommande-t-on dans les monastères bénédictins d’éviter avec soin tout gaspillage de ce qui n'appartient pas au moine (BUTLER, p. 163). On reconnaît du reste que laffaiblissement « du sens de la responsabilité au sujet de l’argent est un des côtés faibles de la vie religieuse ». Mais une telle réflexion suppose que l’on se place à un point de vue moral et social assez laïque: du point de vue de la piété, cette responsabilité est totalement inutile.
59) On peut dire aussi que ce fut une erreur sociale, puisqu’elle oblige à recourir à la mendicité (Cf. JOERGENSEN, Fr. d'Assise, p. 114): si tous en faisaient autant? Du reste il arrive que le sens de la propriété d'autrui est singulièrement oublié (1d., p. 166-167). C’est même tout le problème de la civilisation qui serait ainsi posé: se refuser tout confort, C’est en revenir à l’état de nature, celui que J.-J. Rousseau déclarera le seul bon. Facilement la pauvreté de François d’Assise dévierait en dehors du catholicisme. C’est du reste ce qui à provoqué les difficultés dont il a tant souffert à la fin de sa vie: l'Eglise a dû catholiciser, même malgré lui, une conception et une pratique plus évangéliques qu’ecclésiastiques.
extravagance: elle risque par son excès de ruiner le fondement de la piété. En cela comme en beaucoup d’autres choses, l'Eglise s’est montrée meilleure psychologue que ses saints, parce qu’elle est une société et que la désappropriation est plus favorisée par. des pratiques à caractère social que par les attitudes individuelles, d'autant plus dangereuses que les excès les rendent encore plus individuelles.
En conclusion, la pratique de la pauvreté consiste essentiellement dans la dévalorisation, non seulement des biens auxquels on renonce, non seulement de la jouissance dont on se prive, mais encore du moi qui renonce et se prive, tout comme la mortification doit dévaloriser le moi qui fait effort. Seulement, comme nous l’avions remarqué, le moi ainsi dévalorisé n’est pas précisément le moi agissant, comme il en est dans la confession: c’est plutôt le moi qui vient d’agir, en tant que moi plutôt que dans son action, en un mot le moi-objet, et non le moi-sujet. Nous verrons plus loin l'importance de cette conclusion.
Nous en arrivons à la forme du détachement la plus difficile à comprendre et à réaliser : l’obéissance. Il nous faut d’abord définir très exactement ce qu’elle est.
Il ne s’agit pas du tout de l’obéissance purement disciplipaire dont le but est d’assurer l’ordre dans une organisation quelconque. Il est possible que la vertu d'obéissance ait été parfois, un moyen de gouvernement des églises et des communautés 60). Mais nous avons à l’examiner en tant que vertu chez ceux qui la pratiquent, non à chercher les motifs plus ou moins avoués de ceux qui la demandent 61).
60) Ainsi on loue le moine d’être celui auquel le supérieur fait sans cesse appel, parce qu’il est toujours prêt à obéir, tout en reconnaissant qu’il y a là quelque faiblesse de la part de labbé qui Jui commande. Cf. BUTLER, p. 148-149.
61) Il ne faut pas oublier du reste que dans les communautés religieuses, le supérieur est soumis à la règle. Il est à remarquer par ailleurs que l’on préfère toujours les faibles aux forts dans ces communautés: ils sont plus faciles à commander et ont plus d’aptitudes à subir l'influence de la Règle, c’est-à-dire, en langage monastique,