‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 107 sur 165 · L'OBÉISSANCE · texte numérisé non relu

L'OBÉISSANCE

Il ne s’agit pas non plus de la soumission d’un inférieur devant les décisions d’un supérieur mieux placé que le premier pour savoir ce qu'il faut faire. Dans ce cas, il y a confiance en ce Supérieur et l’on fait ce‘qu’il demande, sans lui demander d'expliquer pourquoi. On agit alors, non pas parce que l’acte est commandé, mais parce que le fait qu’il l’est donne à penser qu’il est bon d'agir ainsi. Pour examiner la valeur d’une telle obéissance, il faut se placer au point de vue de ce qui est commandé et voir si l’on a raison de donner sa confiance à celui qui commande. C’est du reste de ce même point de vue que le fameux perinde ac cadaver a été si fortement critiqué: on y voit une obéissance aveugle qui ne cherche pas à savoir ce qu'elle fait. Le point de vue de la piété est complètement différent.

Il se rapproche un peu du point de vue éducatif, celui de l'enfant ou de l'élève auquel les parents ou le maître imposent un « devoir » ou celui du malade qui suit l’ « ordonnance » de son médecin. Là encore le commandement a pour objet une action utile dont le sujet n’est pas capable de comprendre la raison. C’est encore la même obéissance qui est demandée par le directeur de conscience à son pénitent, en particulier comme traitement du scrupule®?). Mais tout ceci n’est pas encore l’obéissance de piété, dont le type est celle du religieux et qui consiste à poser un acte en tant que commandé, acte bon parce que commandé et non commandé parce qu’il est bon.

La véritable obéissance de piété est donc une obéissance pour l’obéissance; elle demande l'accomplissement de l’acte, non parce qu’il est utile, mais parce qu’il est voulu par un autre que soi. C’est un exercice de soumission ou mieux d’abnégation de la volonté.

Nous en trouvons dans les anciennes religions un pressentiment, et il est si fréquent qu’on a voulu en faire la caractéris-

à recevoir les grâces de Dieu. Cf. JOERGENSEN (p. 231): Saint François préférait les pauvres, les humiliés, les opprimés, les offensés, même s’ils étaient « voleurs ou brigands ».

62) C’est parce que le scrupule est une erreur de jugement que l’obéissance en est le traitement (Cf. Pr. pr., II, p. 266). Mais cette obéissance est présentée comme méritoire en tant qu’obéissance, le prêtre étant le représentant de Dieu. C’est par là qu’elle est un acte de piété.

tique de la religion; les interdits ou tabous 3), auxquels on peut ajouter les nombreuses prescriptions des décalogues, lois, rituels, etc. Cette pratique est encore plus « sacralisée » que les autres, puisqu'elle est la sacralisation elle-même, si l’on peut s’exprimer ainsi. Donc là encore, il y a une tendance fréquente dans la vie religieuse à vouloir une autre volonté que la sienne, à se soumettre pour sé soumettre.

Par suite ce qui est une contre-valeur, c’est la volonté propre) « le plus grand obstacle à l’union divine », non en tant que volonté, mais en tant que personnelle 55), parce qu’on l'a soi-même voulue. C’est toujours la même tendance fondamentale : se détacher de soi; mais il s’agit maintenant de ce qu'il y a de plus soi: sa volonté.

La « pureté d'intention », dont nous avons déjà parlé, doit donc se compléter par un renoncement total, qui assure l’orientation intégrale des pensées et des désirs dans le sens de la piété. Cette obéissance est le moyen le plus efficace de la formation pieuse 66). Dans la mortification comme dans la pauvreté, il y avait risque d’un repli sur soi capable de gâter l’intention: ici, précisément parce qu’on veut une autre volonté que

63) Nous avons vu que ces interdits viennent de pratiques collectives utiles ou jugées telles, devenues obligatoires à mesure que la société s’est imposée à l'individu, et l’on sait que cette obligation s’est prolongée bien au-delà des motifs qui lui ont donné naissance. De même les pratiques pieuses ont été consacrées par la société religieuse qui en a fait des règles: ainsi l’obéissance monastique, d’abord condition de vie en commun, en est devenu le but à mesure que l’on est passé dé l’anachorétisme au cénobitisme; et elle s’est substituée aux macérations comme loi essentielle de la vie en religion. C’est ainsi qu’on a pu opposer à Cassien qui préférait les actes volontaires, saint François de Sales pour qui un acte d’obéissance lPemportait sur un acte difficile fait par initiative (VINCENT, Fr. S., page 206).

64) Saint François d’Assise va jusqu’à en faire un péché (JOERGEN- SEN, p. 325). « Moins nous vivons à notre goût et moins il y a de choix dans nos actions, plus il y a de bonté et de solidité de dévotion.» Fe. S. Lettres, p. 278.

: 65) « Ce qui est fait sans la permission du père spirituel sera imputé à présomption et à vaine gloire ». BERLIERE, p. 134.

66) « La seule obéissance vaut plus que toutes les autres vertus. Le jeûne, la continence peuvent engendrer en vous la superbe. Et Dieu ne hait rien plus que la superbe. >» BERLIERE, p. 132. « Une seule prière d’un moine qui obéit vaut mieux que dix mille d’un autre qui rejette l’obéissance. » Id., p. 134,

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