L'OBÉISSANCE
la sienne 67), le repli est presque impossible et l’âme se trouve placée dans une simplicité complète, toute son affectivité étant portée vers la seule volonté de Dieu.
Or il est très important de remarquer que cette simplicité se réalise et s’affermit dans la mesure où l'attention se ‘porte sur quelque chose d’extérieur aux actes, non sur les actes euxmêmes. C’est le commandement qui est l’objet de la conscience, non la nature de ce qui est commandé 68). Par le fait qu’on applique sa volonté à un autre vouloir que le sien, les autres motifs peuvent exister au fond de soi $) : on est sûr qu’ils sont désavoués par la volonté consciente 7). Il y a donc transfert voulu de tous ses sentiments vers un non-moi, ce par quoi on évite tout transfert inconscient de la piété vers soi. On assure la pureté de l'intention, non pas subjectivement en voyant comment on agit, mais objectivement, en déterminant ce pour quoi on agit.
Aussi l’obéissance résume tout le reste71): mieux encore que la mortification et la pauvreté, elle fixe les sentiments dans le sens de la piété. C’est pourquoi encore elle est « sacralisée », d’abord par le voeu d’obéissance, qui est le principal des trois voeux de religion, ensuite et surtout par le fait que la Règle et les volontés du supérieur sont aux yeux du moine, comme les décisions du directeur de conscience à ceux de l’âme pieuse,
67) Cette obéissance a son équivalent pour le chrétien vivant dans le monde dans la résignation à tout ce qui lui arrive: « Tua volontas niea sit et mea volontas tuam semper sequatur. » Imit., TI, 15, 3.
68) C’est pourquoi les règles monastiques s'occupent des plus petits détails de la vie quotidienne. Cf. BUTLER, p. 199; BERLIERE, p. 17. Tous se trouvent ainsi DU par le fait que c’est par obéissance qu’on les observe,
69) Par exemple le désir de tranquillité, la peur des responsabilités, etc. C’est du reste un motif que l’on donne souvent dans l’Imitation pour inciter à l’obéissance: elle est plus facile que le commandement. et assure le repos de l'esprit (I, 9). Seulement ces mobiles ne se changent pas ou se changent beaucoup moins en vanité ou en fierté.
70) « O beauté de l’obéissance qui supprime l’incertitude et maintient le calme et la présence d’esprit, la liberté du coeur et la fermeté de la volonté au milieu de tout ce qui peut nous agiter ou nous ébranler. » ToURvILLE, Piété confiante, p. 244.
71) Cf. BUTLER, p. 131.
l'expression de la volonté de Dieu. Là encore l'Eglise intervient en tant que société pour fortifier son influence par son autorité et assurer cette sorte d’aliénation de la volonté. Ainsi s'explique du reste le perinde ac cadaver 7?) : il n’est pas à propremént parler une abdication aveugle, mais, pour le moine, une consécration de sa volonté à la volonté divine. La première est chose profane et la seconde chose sacrée. Or, il a fait profession d’entrer et de vivre dans le domaine du sacré. C’est pourquoi il accomplit ce renoncement comme une sorte de rite de passage qui lui donne accès à une vie nouvelle incompréhensible aux profanes.
En conclusion, l’objet de la piété doit être le plus possible en dehors de soi, pour que la piété soit le plus possible divergente de soi. Cet objectivisme se réalise d’abord par le simple fait que la piété se développe au sein d’une Eglise qui impose à l’âme pieuse, non seulement ses directions et ses enseignements, mais encore la conscience qu’elle a de ce qu’elle fait. Ainsi — point remarquable et capital — dans la formation de la piété, l'Eglise n’a pas seulement un rôle de maître qui enseigne: elle est la condition essentielle de cette formation en tant qu'Eglise. C’est en ce sens que la foi qu’elle donne est principe de la piété, puisqu'elle en assure l’objectivisme, alors qu’en un autre sens, elle en est le produit, puisque c’est la piété qui en assure la solidité subjective.
En même temps la piété doit être aussi inconsciente d’ellemême que possible 73). Si toute connaissance de son objet la renforce, toute conscience d’elle-même la diminue. Il faut de plus en plus bien savoir envers quoi l'on est pieux, de plus en plus oublier qu’on l’est et comment on l’est.
Une question se pose ici inévitablement. Nous avons vu l'âme pieuse se préoccuper de sa vie morale à propos de l'examen de conscience et de la confession. Il semblerait donc au pre-
. 12) L’idée n’est pas, comme on le croit communément, de saint Ignace, mais de François d’Assise, Cf. JOERGENSEN, D. 425.
73) « Le propre de cet amour (de Dieu), c’est de se cacher soimême à soi-même » Bossuer, Lettres, p. 163.