PIÉTÉ MYSTIQUE ET PIÉTÉ PROPHÉTIQUE
mier abord que la vie de piété n’est, par rapport à la vie morale, qu’un perfectionnement, conduisant celui qui la pratique à un développement supérieur de la conscience.
Mais en étudiant la mortification et l’obéissance, nous avons pu nous rendre compte que l'attitude de l’âme pieuse est en réalité toute différente de celle de la conscience morale. Celle-ci en effet se trouve placée devant certaines obligations qui lui sont imposées par son milieu et qu’elle ratifie par sa volonté. Il y a obéissance, mais cette obéissance, plus exactement cette
soumission, porte sur tels actes à faire ou tels autres à éviter. Dans la piété au contraire l’âme a moins à se soumettre qu’à aimer et par suite son objet, en tant que tel, dépend de l’état subjéctif que l’on forme en soi plus que cet état ne dépend de l'objet; ou plus exactement l’objet ne devient vraiment objet que dans la mesure où il est aimé et voulu. De part et d’autre la proposition de l’objet vient en premier lieu, mais d’un côté cette proposition est tout de suite une contrainte, forçant dans une certaine mesure son acceptation; de l’autre cette contrainte ne doit pas exister: l’objet religieux ne devient excitatif de religion que dans la mesure où le sujet le veut librement.
Par suite il faut se demander quelle place exacte la piété va prendre dans l’ensemble de la vie morale ou la vie morale dans la piété, en ce qui concerne le sentiment d’obligation, qui est l'essence même du point de vue moral. Car enfin la vie n’est pas tout entière absorbée par la piété: le fidèle exerce quand même une profession et entretient des relations sociales; le prêtre séculier remplit ses fonctions, le moine lui-même fait autre chose que ses oraisons et offices. Tout cela implique des devoirs, à propos desquels la conscience ne peut pas ne pas entrer en contact avec les sentiments de piété. Comment se fera ce contact?
Nous pouvons reprendre ici la distinction posée par Heïler entre la piété « prophétique » et la piété proprement « mystique », l’une affirmant sa propre personnalité, l'autre y renonçant pour s’abandonner à Dieu7{). Elle nous permettra de mieux
comprendre la position du problème.
74) Notons du reste qu’il est rare que ces deux piétés se réalisent exclusivement l’une de l’autre dans une âme pieuse. Pratiquement
Il y a en effet une forme de piété qui consiste à établir tout ce qui en est l’objet comme une donnée absolue, ce qui conduit à une foi extrêmement forte, basée au besoïin sur une autorité doctrinale, personnelle ou traditionnelle, la soumission à cette autorité étant considérée comme la condition primordiale de toute piété. On s’adonne alors à un prosélytisme très actif, qui volontiers va jusqu’à l'intolérance. Par suite on sépare fortement ce qui relève de la piété et ce qui n’en relève pas, et on voudrait tout exclure de ce qui n’en relève pas, tout au moins tout subordonner à ce qui en relève. C’est un peu le cas de tous les fondateurs de religions et d’églises, des grands apôtres, des fanatiques de toutes sortes, qui mettent au service de leur foi, avec une activité incessante et un dévouement sans bornes, une confiance telle qu’il leur devient impossible de voir quoi que ce soit en dehors de leurs idées.
L'autre forme de piété vise surtout à l’union la plus intime possible avec son Dieu. Beaucoup plus individuelle et plus indépendante des églises, elle se fie à ses propres inspirations plutôt qu'aux directives d’une autorité. Beaucoup plus tolérante, comprenant mieux qu’on vive autrement qu’elle, mais se jugeant privilégiée parce qu’elle se croit initiée en quelque sorte aux secrets de Dieu, elle s’appuie sur un ésotérisme qui lui est particulier, s’abandonne à l'union avec son maître, renonçant à toute connaissance concrète ou à toute idée précise, parce qu’il est l’Ineffable et parce qu’elle le possède mieux par son amour que par sa foi. Son activité toute négative se borne à se purifier, à se simplifier, quitte à se faire du péché une notion tout aütre, non plus celle de la violation d’une loi positive, mais telle d’un état contraire à cette union. C’est le cas de tous les grands mystiques, plus ou moins proches, même quand ils sont orthodoxes, d’un panthéisme philosophique ou d’une sorte d’amoralisme pratique.
Or, dans les deux cas la relation du sujet et de l’objet est très différente. D’une part l’objet est une Règle de vie, à
il y a toujours plus ou moins de l’une et de l’autre des deux tendances que nous examinons ici, Nous les prenons chacune avec ce qu’elle a de plus essentiel, pour marquer que la direction de leur intentionalité, prise en elle-même, est en sens contraire.