LA RELIGION CHRÉTIENNE
3. Le rapport entre les écrits de Paul et les livres johanniques est loin d’être clair. Mais la différence est incontestable: d'une part le Christ est le Verbe Incarné et d’autre part il est l’homme spirituel De plus, avec Jean, ïil y a plutôt sublimation que destruction de l’ancienne vie. Par suite la piété johannique est surtout une foi$), non pas sans doute la foi-dépouillement, mais une foi-adhésion ‘?), moyen d’obtenir la lumière et la vie. Enfin tous ceux qui la possèdent forment entre eux une fraternité, car le Seigneur n’est plus un maître, mais un ami, et les membres ont pour premier devoir de s'aimer comme il les a aimés. Ainsi, dans ce mysticisme, s’il y a davantage de philosophie, il y a aussi davantage de sentiment: l'Evangile y trouve une portée qu’il n'avait pas et la doctrine de Paul une affectivité, qui humanise en quelque sorte sa théologie.
4. Bien d’autres écrits encore ont contribué plus ou moins au développement de la piété chrétienne. Pour nous borner à l’essentiel, remarquons simplement ceci:
D'abord dans les premières communautés, l’objet le plus immédiat de la piété fut le « nom du Seigneur » De plus les prières d’actions de grâce, l’Eucharistie, prononcées à l'occasion des repas en commun, réalisaient aux yeux de tous la présence réelle 5) du « Sauveur », constituant ainsi l'assistance en un corps mystique, l'Eglise 61). Enfin le repas en commun
58) Il est possible que le johannisme ait été une réaction contre le docétisme, dont l'opposition paulinienne entre le Christ selon l'Esprit et le Christ selon la chair est quelque peu teintée. D’autre part Jean a subi l'influence de la méthode allégorique très en honneur dans les milieux d'Alexandrie et d’Asie Mineure, laquelle consistait à réaliser en formes d’images des considérations mystiques, au lieu de séparer le mysticisme de tout réalisme.
59) On pourrait presque dire aussi une foi-initiation et comme telle révélatrice. Le Christ serait le mystagogue et le Logos une doctrine servant de mot de passe (Bousser, Kyrios, p. 206-207; Lors, Quatrième Evangile, p. 58).
60) Peut-être cette présence. fut-elle sentie d’autant plus fortement que l'événement de la parousie se faisait attendre: si les sentitients faibles sont détruits par les faits qui les contredisent, les sentiments profonds sont au contraire fortifiés: on s’est résigné à ne pas voir revenir le Christ en le croyant revenu dans les réunions.
61) Il faut remarquer que la transformation du christianisme évangélique en christianisme ecclésiastique vient en grande partie de son transfert dans la mentalité hellénique. Au dualisme juif du
lui-même, compris comme un mémorial de la passion, acquit de plus en plus une valeur de sacrifice, la même que l’on attribua à la mort sur la Croix 6), de telle sorte que le pardon promis par l'Evangile apparut comme réalisé par la Passion.
CS
Par suite l’Eglise-hiérarchique s’est, petit à petit, substituée à l’Eglise-communauté, à mesure que la piété rituelle 5) a été le principe d’une organisation sociale 64). De 1à le souci de maintenir l’unité de doctrine, ce qui ne pouvait se faire que par voie d'autorité. Celle-ci est ensuite devenue objet de piété 55), à mesure qu’elle s’est montrée nécessaire au maïntien des communautés. (C’est pourquoi l’enseignement de l'Eglise, qui d’abord avait été une lex orandi, est devenu très vite une lex credendi. Dès les premiers siècles, la piété chrétienne a été une piété catholique.
monde présent et du monde futur, d’où est sortie la tendance apocalyptique, s’est substitué le dualisme grec de la matière et de l’esprit. En même temps et par suite tout ce que l'Evangile mettait dans Vavenir, réalisation du royaume, pardon des péchés, etc., est apparu comme réalisé dans le passé: institution de l'Eglise, rédemption sur la Croix, etc. Et la foi en Jésus, prédicateur du royaume, est devenue la foi dans le Christ, Seigneur céleste et Sauveur des hommes. Cf. FOGUEL, Jésus et l'Eglise, dans Rev. d'Hist. et de Phil. rel., mai 1933.
6) Signalons que ce ritualisme a trouvé son théoricien dans l’auteur de l’Epître aux Hébreux, pour qui Jésus fut le souverain prêtre, c’est-à-dire celui qui, mieux que les prêtres des autres religions, surtout de la juive, mais de la même façon, était capable d’opéni le véritable sacrifice pouvant nous faire trouver grâce auprès de
ieu.
63) On a fait remarquer que le culte s’était de plus en plus matérialisé et que le spiritualisme avait été refoulé par les tendances magiques (Wii, Culte, I, p. 151). Peut-être y a-t-il eu adaptation plutôt que refoulement: si le christianisme s’est matérialisé en passant dans le
monde païen, ce qui restait de magique dans les anciennes religions s’y «est spiritualisé.
64) Il faut que chacun trouve dans ceux qui l'entourent un entraînement à aimer ce qu’il aime: toute dissidence diminue la foi et la confiance, parce que le fondement véritable de l’une et de l’autre n’est pas dans la réalité tangible ou évidente de leurs objets, mais dans l’attachement que l’on a pour eux.
po De là les recommandations d’humilité si fréquentes dans les premières littératures chrétiennes, comme du reste dans toute la littérature catholique,
Ver BarbLiurgie:
Après la période des débuts et dans le cours de l’histoire chrétienne, ce qui a d’abord le plus contribué à la formation de la piété chrétienne, ce fut la liturgie sous ses deux formes principales: la Messe et l’Office.
1. L'histoire de la Messe est extrêmement compliquée. Il semble qu’elle s’est formée par une sorte d'adaptation aux réunions cultuelles imitées de la religion juive et composées de lectures, chants, homélies, prières, etc. du rite eucharistique, distinct ou non des agapes ou repas pris en commun. À en juger par les récits les plus anciens 66), l’essentiel en fut une prière d’action de grâces récitée sur le pain et le vin. De plus l'influence des mystères s’y est fait sentir. bien que la détermination de cette influence soit très difficile à préciser. Enfin de plus en plus il a été compris comme un rite de communion et de sacrifice: et parce que le souvenir d’un dernier repas du Christ, de la passion et de la mort sur la croix, lui était étroitement rattaché, la Messe est devenue le « sacrement » 67), c’està-dire la réalisation mystique, de toutes les valeurs objets de la piété: le Christ, sa mort rédemptrice, son enseignement, enfin et surtout l'Eglise.
D'autre part, à partir du jour où l'Eglise fut assurée de sa liberté et où la masse du public passa au christianisme, la Messe prit l'aspect matériel que l’on était accoutumé à voir dans les cérémonies religieuses 68). Le réalisme s’en accrut d'autant SD à
66)-La Didaché, la la Clementis: il n’y est question ni de 1commémorer la passion, ni de réaliser la présence du Christ. On n’y parle pas non plus de linstitution d’un sacrement. Cf. encore JUSTIN, Apol. I, 6; TERTULLIEN, Apol., 39. Voir COULANGE, Messe, p. 11-15.
67) J1 serait intéressant de comparer le sacramentalisme gnostique au sacramentalisme catholique, l'un plus traditionnel, l’autre moins ecclésiastique, mais tous les deux procédant du même initiatisme. Cf. BATIFFOL, Euch., p. 198-203.
68) Cf. les textes cités par COULANGE, Messe, p. 131-133 et BATIFFOL, Euch., p. 229-231. Ce dernier donne de saint Cyprien un récit où le pain eucharistique apparaît comme un objet sacré, chargé de propriétés physiques ou un objet-tabou, comme était P’arche d’alliance.
69) Cf. le canon de saint HIPPOLYTE du 1x s. On y trouve une formule dite anaphore, dérivant des anciennes prières eucharistiques, et contenant une action de grâces (notre préface actuelle), le récit
Au contraire les esprits à formation plus théologique que religieuse s’attachèrent à des explications symboliques, expliquant l'Eucharistie comme le symbole du corps mystique du Christ, c'est-à-dire de l'Eglise. De là les deux tendances qui ont contribué à la formation du dogme eucharistique, la tendance symboliste et la tendance réaliste, entre lesquelles la pensée théologique et religieuse a hésité pendant de longs siècles.
Enfin dans une troisième période nous assistons précisément à la constitution de la liturgie proprement dite. A mesure que le christianisme devint de plus en plus la religion officielle, ses cérémonies se firent avec une solennité de plus en plus grande. Les deux parties de la Messe, celle des catéchumènes non encore initiés et le mystère chrétien proprement dit, se sont fondues l’une en l’autre. Puis l'Eglise de Rome prit une autorité et un prestige de plus en plus grands, et la liturgie romaine devint celle de tout l'Occident, non sans subir sur quelques détails l'influence des autres liturgies.
En même temps les théologiens, cédant au courant de Ja dévotion populaire 7) essentiellement réaliste, construisirent, non sans de longues discussions, une théorie commune, que le concile de Trente finit par consacrer par le dogme de la transsubstantiation.
2. Il est à penser, en ce qui concerne le Bréviaire 71), que de très bonne heure, en dehors des réunions eucharistiques, se tinrent d’autres réunions exclusivement consacrées à la prière, à la lecture ou au chant des psaumes 72). Seulement ces réunions
de linstitution et une demande de la venue du Saint-Esprit : cette dernière prière, dite éniclèse, s'est dévelounée par la suite et c’est à elle que l’on attribua le pouvoir de transformer le pain et le vin. À Rome, où la mentalité était plus réaliste, cette épiclèse disparut. Elle fut remplacée par le Supplices te rogamus.
70) Un exemple frappant de l'influence du public se remarque à propos de l'orientation des églises: on les tourna vers l'est, parce qu'il était inconcevable, par suite des traditions issues du paganisme. que lon puisse prier autrement qu’en se tournant vers le soleil ievant. Et le prêtre, qui à l’origine faisait face à lassistance, dut pour la même raison lui tourner le dos. Les protestations de ceux qui voyaient dans cette coutume (cf. MoLIEN, p. 63), comme dans l'usage de l’encens (d., p. 64-65), un reste de paganisme, ny purent rien changer.
71) Cf. BATIFFOL, Histoire du bréviaire romain.
72) Ces réunions furent d’abord appelées « vigiles », parce qu’elles