‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 118 sur 165 · HUMILITÉ ET SINCÉRITÉ · texte numérisé non relu

HUMILITÉ ET SINCÉRITÉ

Or, ici se pose un nouveau problème. Ou plutôt nous retrouvons sous une forme plus précise le problème que nous avons -vu peu à peu se dessiner. L’humilité consiste moins, avons-nous dit, à se juger exactement qu’à se juger mauvais. Elle est tout entière dans une disposition affective à voir le mal en soi, tellement que, si la recherche du mépris n’est pas expressément conseillée, il faut cependant l’accepter et l'aimer, non seulement parce que ce mépris est chose bonhe, maïs au point d’y voir une chose juste. C’est donc d’après un sentiment établi d'avance que l’on forme ses jugements et si ce parti-pris est anti-personnel, il n’en est pas moins un parti-pris. On évite sans doute toute partialité envers soi, mais on se rend volontairement partial contre soi. Ce peut être prudent; c’est certainement généreux, parfois même héroïque. Il est permis au psychologue de se demander si c’est sincère.

Notons tout de suite qu’il ne s’agit pas de la sincérité morale qui consiste à agir suivant sa conscience. Cette sincérité ne peut être ici mise en question: il est évident que l’âme pieuse agit ainsi parce qu’elle croit vraiment qu’il est bon qu’elle le fasse et qu’elle doit même le faire. La moindre hypocrisie la mettrait en dehors de toute piété comme de toute vie morale. Il ne s’agit que de la sincérité psychologique qui consiste à se voir tel que l’on est et à ne considérer ce qu’on doit être qu’après avoir bien saisi exactement ce qu’on est, non auparavant. Car puisque dans l’humilité pieuse la conscience de soi est voulue à l’avance, puisqu'on se la compose au gré d’un désir, ne risquet-on pas de se mettre en désaccord avec la vérité psychologique? En d’autres termes, entre la sincérité qui se connaît avant de se juger et l’humilité qui se juge avant de se connaître et se connaît en fonction d’un jugement posé a priori, n’y a-t-il pas incompatibilité? Ne sommes-nous pas finalement devant deux conceptions diamétralement opposées de la vie morale telles que ce qui est bien pour l’une apparaîtrait comme mal pour l’autre ou inversement?

Le problème n’est pas une vaine question théorique. C’est un fait d'expérience que des âmes pieuses, très sincères dans leur humilité, sont cependant dans l'incapacité totale de mettre en doute leurs idées et leurs principes, sinon dans l'application

qu’elles en font, du moins dans le fait qu’elles doivent les appliquer et les suivre. Elles sont très humbles quand elles se jugent personnellement; mais très orgueilleuses 101) au sujet de ce qu’elles ont posé une fois pour toutes comme leur idéal, leur règle à suivre ou leur vérité à croire. C'est ce que l’on constate dans les fanatismes comme dans les dogmatismes étroits: il y a orgueil parce qu’il y a parti pris indestructible — et inconscient — non pas en faveur d’elles-mêmes, mais en faveur de ce à quoi elles se sont consacrées. Qui plus est: c’est cette humilité qui soutient cet orgueil et réciproquement: précisément parce que ce à quoi elles s’attachent ne vient pas d’elles, elles y trouvent une raison de plus de s’y attacher et elles croiraient manquer d’humilité en leur préférant autre chose, de peur que ce ne soit elles-mêmes qu’elles préféreraient. Au contraire ceux qui veulent d’abord la vérité soit sur eux-mêmes soit sur le reste, font dépendre leur idéal de leur conscience au lieu de faire dépendre leur conscience de leur idéal 102),

C’est que le conflit dont nous avons déjà parlé à propos de la piété d’action et de la piété de soumission est désormais résolu. On a définitivement choisi entre la piété voulue, celle que l’on avait reçue du milieu social, en l’espèce l'Eglise, et la piété voulante, celle qui part du fond de soi. Ce qui était un thème présenté est désormais un objet recherché. Au lieu de subir l'influence de ce thème, on veut l’action vers cet objet. Et pour le mieux vouloir, on a détruit l’orgueil de soi et de cette volonté, qu’on a remplacé par la piété de cet objet, non pas en tant qu’on le recherche, maïs en tant qu’il est cet objet.

L'âme ainsi est entraînée sur un terrain purement affectif où elle doit choisir entre deux valeurs: elle-même et Dieu. La

101) Cf.;p. 159.n./1.

102) On peut dire que si l’homme sincère se réalise (DROMARD, Essai sur la sincérité, p. 200), en faisant tout ce qu’il est capable de faire, l’âme humble réalise autre chose qu’elle en faisant tout ce qu’on lui dit de faire. C’est pourquoi il arrive que les âmes pieuses, à force de cultiver l'humilité, manquent de force. Croyant que leur premier devoir est de se montrer humbles, elles se trouvent affaiblies, lorsqu'il faut lutter ou simplement vouloir. C’est du reste l’un des traits qui distinguent « l’empreinte » laissée par une éducation trop exclusivement pieuse: au lieu d’agir par soi-même, on se laisse conduire. On y trouve, il est vrai, un moindre risque d’erreur ou de faute, mais aussi moins de caractère, parfois même une moindre droiture,

Page 1