LA PRIÈRE D’ABANDON
question ne se pose pas du tout pour elle de savoir à quelles réalités correspondent ces deux valeurs: toute l'influence de l'Eglise a consisté à trancher cette question ou plutôt à éviter qu’elle se pose. Mais une fois placée sur un tel terrain, toute âme tant soit peu généreuse, ne peut plus hésiter: elle choisit Dieu. Par suite elle agit sur ses sentiments pour les mettre d'accord avec le but ainsi accepté. Ce qui caractérise donc la piété, c’est qu’elle se place d’emblée sur un tel terrain, où il n'est question que d’orgueil ou d’humilité et non de vérité ou d'erreur. La conscience laïque au contraire — le mot convient d'autant mieux qu’il s’agit d’une conscience formée en dehors de l'Eglise — se place sur le terrain psychologique ou critique des idées: elle veut voir avant de juger. Mais ce faisant, elle ne va pas plus du côté de l’orgueil en cherchant le vrai que l'âme pieuse ne va du côté de la vérité en choisissant l’humilité.
L’humilité est donc un transfert total et complet des affections et inclinations, qu’il faut détourner de soi pour les tourner entièrement vers Dieu. Nous en avons vu le côté négatif: il nous reste à en voir et à en préciser le côté positif, l’orientation de l’activité spirituelle.
Or cette orientation se fait surtout par l’acte que nous avons déjà vu à la base de la piété: la prière. Mais il ne s’agit plus du tout de la simple prière-demande qui veut obtenir un bien quelconque, matériel ou même spirituel: il ne s’agit pas non plus de la prière-soumission qui s'incline devant la volonté de Dieu. Bien que — et c’est là le paradoxe de l'humilité — l'âme se juge et se sente très éloignée de Dieu, elle le sent au contraire de plus en plus proche d’elle; et au lieu qu’il soit pour elle une autorité, il devient un ami, en attendant que, dans des états mystiques encore plus avancés, il soit un époux. La prière est donc désormais un dialogue et un don que l’âme fait d'elle-même 1%), pour s’unir aussi étroitement que possible avec lui. Ce n’est plus elle qui vit, c'est son Dieu qui vit en
elle.
103) Cf. les citations accumulées par SEGOND, p. 37 sqq.
Bo6 L'HUMILITÉ
Il n’y a donc plus cette sorte de crise psychologique 104) d'où sortait la prière comme cri d’impuissance. Ce que nous avons à étudier, ce sont les conditions et les formes de cet abandon. Pour cela, il ne suffit pas de savoir ce qu'est la prière aux yeux de celui qui prie, puisque précisément sa conscience est tout entière dirigée vers celui qu’il prie. Aussi, que l’on considère cette conscience comme un « épiphénomène » 105) ou aue l’on en fasse état en son « immédiate présentation » 1%), on ne s'attache pas au fait lui-même, mais à l’idée que l’on en a; et dans la représentation que le sujet se donne de son acte, on risque de voir ni l’acte de se le représenter, ni l’objet de cette représentation.
D'autre part nous sommes ici placés devant la prière catholique avant qu’elle ne soit devenue tout à fait prière contemplative: elle est encore un « colloque », puisqu’elle n'apparaît comme « état vague »107) que dans une discipline religieuse autre que le catholicisme ou lorsqu'on a dépassé le stade de la ferveur pour arriver aux états mystiques. Au contraire, elle est un état très précis, caractérisé par ceci qu’au lieu d’être un appel à Dieu pour lui demander ses bienfaits ou pour accepter sa volonté, comme nous l’avons vu dans la première partie de cette étude, elle est un appel en soi de Dieu pour se placer définitivement en lui, et cet appel apparaît à la conscience comme adressé à l’âme par Dieu pour qu’elle vienne à lui. Les deux termes sont donc bien distincts 18). Seulement le rapport
104) Soulignons ici le fait assez fréquent dans la vie de piété: c’est parfois au moment où l’âme, désespérée de trouver la paix intérieure qui lui échappe d’une manière ou de l’autre, s’abandonne ou plutôt se résigne à ce qui la désole, qu’elle se trouve immédiatement consolée, Saint François de Sales offre un exemple célèbre de ce fait. Cf. W. JAMES, Expérience, p. 177 sqq. Que l’on puisse expliquer cela par l’action du subconscient que la volonté arrêtait, sans s’en rendre compte, il se peut. La dualité n’en reste pas moins le trait essentiel du phénomène, tel qu’il apparaît à la conscience: l’âme se sent sauvée par quelque chose qui ne vient pas d’elle.
105) Cf. SEconD, p. 25,
106)”Jd.,. p.127:
107) Jd., p. 41.
108) L’erreur fondamentale de l’oeuvre de M. SEGOND, Croyonsnous, fut précisément de négliger cette dualité qui est au point de départ de la prière et de ne voir que l’union qui est son point d’arri-