‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 121 sur 165 · PROBLÈME QU'ELLE POSE · texte numérisé non relu

PROBLÈME QU'ELLE POSE

parce qu’elles expriment une expérience fortement vécue et ont touché du doigt, si l’on peut dire, qu'il en a été ainsi pour elles.

Du reste, ajouterait-on, c’est un fait de psychologie élémentaire qu’on ne désire que ce que l’on connaît. Il serait donc bien impossible d'aimer Dieu sans d’abord l'avoir connu, bien impossible surtout de l’aimer au point de se sentir comme n'étant plus rien devant lui. Ne faut-il pas qu’il y ait une réalité qui s'impose à l’âme pour qu’une telle attitude puisse, non seulement se produire, mais même être conçue comme possible?

On objectera alors — et avec raison — que ce fait de psychologie élémentaire est en réalité une théorie entièrement contredite par les faits: ce ne sont pas les connaissances qui provoquent les états affectifs, mais bien l'inverse, à commencer par la simple perception qui a son principe dans une sensation, c’est-à-dire dans une activité physiologique, agréable ou non, mais en tout cas affective. A plus forte raison pour les idées : si celles de la logique formelle et classique sont totalement indépendantes des émotions et sentiments, dans la vie réelle, nous pensons beaucoup plus d’après ce que nous sentons que le contraire 19), Et l’on en conclura que l'âme confond ici réàlité.objective et idée de cette réalité. Sans doute il lui apparaît qu’il y a dans la prière un dualisme d'objet et de sujet; mais ce

109) « C’est un fait d'observation ancienne et courante que tous les états affectifs, quels qu’ils soient, ont tendance à évoquer des représentations et à provoquer des jugements qui les soutiennent. Pour s’alimenter, les états affectifs émotionnels provoquent dans notre esprit un travail très simple d’évocation; ils attirent toutes les représentations qui leur sont adéquates, tous les souvenirs et jugements qui peuvent les fortifier ou les soutenir, et ils écartent les autres, par une sorte de sélection, où le raisonnement proprement dit, l’inférence et l'hypothèse jouent un rôle minime. » Dumas, Traité, I, p. 842-843.

« Le sentiment a une action excitante ou déprimante sur l'inte)ligence, la tension intellectuelle dépend jusqu’à un certain point de la tonalité affective; de là des changements dans la façon de voir, une exaltation et un abaissement de la puissance intellectuelle. Le sentiment est partial, il dirige le cours des représentations: il tend à imposer ses objets et sa façon de les présenter. Nos préférences secrètes guident notre choix entre nos idées. L’intelligence stimulée par le désir se met en quête de preuves qui justifient; le sentiment prépare la croyance; il la stimule aussi. Ainsi le sentiment intercepte Ia réalité et/se donne l’apparence d’une réalité. >» DELACROIx, dans DUMAS,

Il, p. 209).

dualisme est d’abord celui de la conscience subjective qu’on a de la prière et de l’idée qu’on se fait de ce que l’on prie 110), IT n’est pas nécessaire du tout pour qu’il y ait prière que le Dieu auquel on s’adresse soit réel — la preuve en est qu'il y a de la prière dans toutes les religions et donc s'adressant à des dieux irréels — mais simplement que l’on croie s'adresser à Dieu. Or il se trouve que l’idée qu’on en a est étroitement liée à toutes sortes de sentiments. Ainsi la question de la priorité de l’objet par rapport au sentiment reste ouverte, malgré le témoignage de l'âme qui prie et qui n’apporte que son interprétation de son acte, non l'acte lui-même dans sa pureté originelle. Il serait sans doute d’une mauvaise méthode de rejeter complètement ce témoignage; mais il ne serait pas moins illégitime d’y prendre la solution du problème, Ce serait le résoudre par cela qui est précisément en question.

Du reste les théologiens eux-mêmes, ainsi que les auteurs de spiritualité, sont unanimes à présenter l’humilité, non pas, il est vrai, comme la cause de la prière, mais en tout cas comme sa condition indispensable 111). Sans elle, comme sans le secours de la grâce, il est absolument impossible de faire le moindre acte salutaire 112), Or Dieu, qui donne sa grâce gratuitement, ne la donne qu'aux humbles 113), Ce n’est donc que si cette humilité est réelle dans une âme que celle-ci sait prier comme il le faut.

Sans relever la contradiction inhérente à cette idée (la grâce

10) Voir les nombreux témoignages cités par SEGOND (p. 96 sqq.)

de Marguerite-Marie, de Maine de Biran, de sainte Thérèse, etc.

1H) « Si l’humilité est nécessaire pour recevoir la foi, elle l’est aussi pour la conserver. Que si nous considérons l’oraison, qui est le . fondement de toute la vie spirituelle, il est constant qu’elle est de nul effet sans l’humilité et qu'avec l'humilité, elle pénètre le Ciel. » RODRIGUEZ, II, 3, 3. TANQUEREY, p. 420.

112) « Si quis dixerit, sine praeventente Spiritus sancti inspiratione atque ejus adjutorio hominem credere, sperare, diligere aut poenitere posse, sicut oportet ut ei justificationis gratia conferatur, amathema sit, y Canon du Concile de Trente, cité par LABAUCHE, p. 154.

113) « Les pluies de la grâce de Dieu coulent sur les humbles comme les eaux coulent dans les vallons; et comme l’abondance des eaux rend les vallons fertiles, ainsi l’abondance des dons de Dieu fait que les humbles produisent beaucoup plus de fruits que les autres. > RODRIGUEZ, III, 3, 38. « Bien humble, vous éprouverez le besoin de prier vous découvrirez dans la prière tout l’ordre surnaturel>; etc) Pr Dr par

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n'est pas absolument gratuite, puisque Dieu tient compte de l'humilité), il en résulte que l’humilité précède la prière, au moins la prière d'abandon, non seulement en tant qu'appréciation exacte de ce qu'on est, mais en tant que sentiment de sa non-valeur, plus précisément en tant que désaffection de soi. Il y a donc à la base de la prière un état affectif qui n’est pas même provoqué par une connaissance de soi, puisque l’humilité consiste plus à se mépriser qu’à se connaître.

Il semble par suite que la subjectivité serait le principe de l’objectivité. Mais hâtons-nous d’ajouter qu’il n’y a là qu’une vue superficielle des choses. Si le témoignage des âmes pieuses n’est pas recevable en tant qu’il s'inspire de certaines conceptions théoriques sur l’activité de la piété, l’objection qu’on lui fait ne répond qu’à ces conceptions et non pas au témoignage lui-même. Et puis elle se borne à n’examiner que l’état psychique de la prière, alors qu'il s’agit précisément de savoir si cet état peut et doit être la seule chose à considérer.

Or, ce qu’il y a de fondamental et d’essentiel dans ce témoignage, c'est précisément le renversement de termes que nous avons remarqué: l’âme se sent plus loin de Dieu au moment même où elle le prie le mieux, parce qu’elle sépare complètement l’action qu’elle accomplit, qui n’est rien 1*), de ce qui en est l’objet, qui est tout 115). Elle oublie ce qu’elle fait pour ne sentir qu’une seule chose, que ce n'est pas elle qui le fait. Au lieu du romantisme par lequel on aime bien plus à aimer que ce que l’on aime, elle ne voit que ce qu’elle aime sans songer un instant, tout au moins en s’efforçant d'y penser de moins en

114) C’est pour cela que l’entendement et la volonté ont une part beaucoup plus grande dans la préparation de l’oraison que dans loraison elle-même (cf. l’allégorie de sainte Thérèse: il faut d’abord « tirer soi-même l’eau du puits » puis « cesser d'agir », « demeurer tranquille dans la jouissance de cette grâce », etc.), et qu’il y a entre le colloque et le soliloque le flottement dont parle SEGoND (p. 48), flottement qui du reste tend à disparaître à mesure que lon avance dans la vie mystique.

115) « L'âme possédée de l’amour de Dieu. n’a garde de songer à elle, ni par conséquent de s’enorgueillir; car elle voit un objet au prix duquel élle se compte pour rien et en est tellement éprise qu’elle le préfère à elle-même, non seulement par raison, mais par amour », Bossuer, Sermon pour la profession de Mlle de la Vallière dans Réfiexions, I, p. 151.

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moins, à l'amour qu’elle a pour lui. Elle n’agit donc pas; elle est agie, parce que son humilité est devenue un amour total qui cherche, non pas à posséder ce qu’il aime et à en jouir, mais à se donner et à se sacrifier, jusqu’à oublier même qu’il se sacrifie.

Tel est ainsi l’aboutissant de la prière catholique: l’abandon"). Toute l’histoire de la formation de la piété au cours des siècles nous a montré du reste comment se sont élaborées sous une forme de plus en plus précise les idées destinées à fixer l’âme dans la désorientation d’elle-même : et à chaque fois que tel ou tel mouvement s’est produit qui risquait de s’écarter de cette ligne — le quiétisme par exemple 117) — un redressement s’est opéré qui nous montre que telle est bien la direction authentique de la piété: un amour absolu tel que l’âme se laisse prendre et emporter, comme la goutte d’eau se donne à partir de la source qui la produit au fleuve qui l’entraîne. Elle n’a plus alors d’autres désirs que ceux de son Dieu ni d’autres volontés que la sienne 118). Elle reprend plus complètement

116) Cet abandon implique beaucoup plus l’anéantissement de la conscience de faire effort que l'effort et s’il se fait avec joie, il ne se fait jamais pour cette joie. Cf, SEGoND, p. 106-107. « Si tua defuerit consolatio, sit mihi tua voluntas… pro summo solatio ». Imit., II, 16, 2. (C’est ici l’âme qui parle à son Dieu.)

117) Il est intéressant de constater qu’à chaque fois que nous nous arrêtons au simple psychisme de la conscience, nous nous trouvons devant une déviation de la piété. Le quiétisme, par exemple, c’est-à-dire un abandon tel que l’âme, sous couleur de suivre les inspirations divines, ne fait que suivre ses propres désirs et instincts, est précisément l’état pour lequel Dieu n’est pas autre chose que la résultante psychique de l’activité personnelle. Dès lors, au contraire, que l’âme s’efforce de dépasser son propre psychisme, la piété se trouve devant un objet tout différent. Comprendre sous une même définition les idées d’une piété ainsi faussée et celles de la piété authentique serait donc une erreur capitale. Mais elle est d’autant plus facile à commettre, disons-le, que les croyants sont plus exposés à ces déviations. |

118) On connaît la prière de Pascal: « Je ne vous demande ni la santé, ni la maladie, ni vie ni mort, mais que vous disposiez de ma santé et de ma maladie, de ma vie et de ma mort pour votre gloire. Donnez-moi, ôtez-moi, mais conformez-moi ma volonté à la vôtre. »

— Aussi ne peut-on faire de contresens plus complet que la prière chrétienne que de dire: « L’âme chrétienne ne désirera prier que dans la mesure où elle se croira capable d'agir sur Dieu par sa prière. > (CHANSOU, p. 211.) Cela est vrai de la prière païenne, mais totalement faux de la prière chrétienne, Au contraire le chrétien ne désire prier que dans la mesure où il désire que ce soit Dieu et Dieu seulement qui agisse en lui et sur lui. « Nous devons prier par le seul motif de faire ce que Dieu veut et non pas ce que nous voulons,

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encore la suprême prière du Jardin des Oliviers: « Que ta volonté soit faite et non la mienne », en s’identifiant totalement avec elle. Et c’est alors le plein état de ferveur.

Tout ceci nous permet de mieux comprendre ce que c’est que cette prière d’humilité et dans quelle situation exacte elle pose l’âme par rapport à son Dieu, le sujet par rapport à l’objet. Grâce à la mortification incessante d’elle-même, tout en se formant dans le sens de la piété, la conscience a de plus en plus cessé d’être objet de son activité, pour de plus en plus agir comme sujet. L’humilité a consisté précisément dans la dévalorisation totale de l’action, par laquelle la subjectivité s’oublie elle-même, pour transporter uniquement dans l’objet tout ce qu’elle cherche et veut, pour ne sentir en elle que ce par quoi elle est autre chose que lui. Ce n’est donc pas son action qui forme son idée de Dieu, puisqu'elle aboutit à un résultat qui la dépasse complètement. Justement parce que l’acte d’humilité est, non pas un acte de mépris de soi, mais un acte de prière et donc une recherche de ce qu’elle n’est pas, ce qu’il y a devant elle, c’est autre chose et plus que ce qu’elle aurait pu élaborer comme venant d’elle. Et c’est pour cela que tous les témoignages des âmes pieuses sont unanimes à protester de toutes leurs forces que leur Dieu n’est en aucune façon leur oeuvre, mais que ce sont elles qui sont son oeuvre à lui et à lui seul.

Admettons, si l’on veut, que ce Dieu n’est qu’une idée et que, si l’âme pieuse le voit tellement au-dessus d’elle, c’est qu’en réalité cette idée n’a pas été construite par elle, mais par toute fa société dont elle fait partie. Du reste encore une fois, nous n'avons pas ici à juger de la réalité ontologique de ce Dieu, mais uniquement de son être phénoménologique. Il n’en reste pas moins que de ce Dieu, elle est la sujette absolue, tellement que cette oeuvre, qu’elle soit le produit de son imagination ou de l’action sociale, la dépasse de partout et possède plus de réalité que son ouvrier, à peu près comme il en est de ce que produit un artiste et qui lui survit toujours. Il y a même plus: cet objet est pour l’âme le seul objet qui existe désormais,

de sorte que nous ne nous appliquions à la prière qu’à cause que Dieu nous le commande qu’ainsi nous ayons purement en vue de conformer notre volonté à la sienne et non pas d’accommoder sa volonté à la nôtre. » ScupoLi, ch. 44.

l’Objet absolu. C’est donc qu’il a pour elle une transcendance absolue, puisqu’elle n’a plus rien qui ne soit absolument dominé.

C’est pourquoi la question ne se pose plus dans les mêmes termes que ci-dessus. Il ne s’agit pas de savoir si l’idée de l’objet est le résultat psychique de l’activité du sujet, puisque celle-ci est débordée par celui-là et qu’il reste par conséquent à étudier cette transcendance. Il ne s’agit pas davantage de savoir si l’activité du sujet provient de sa rencontre avec l’objet, puisque nous ne pouvons juger de la réalité ontologique de celui-ci. D’une part nous resterions dans le psychologisme alors que celui-ci est en question; de l’autre nous poserions une affirmation métaphysique ou religieuse, que rien, philosophiquement, ne nous permet de soutenir, alors que nous devons rester dans le domaine purement philosophique. Il s’agit simplement de constater le phénomène de cette transcendance absolue et de cette subjectivité totale et de l’étudier en elle-même, en tant que fait, non en tant qu’explication de fait.

La piété s'affirme donc dans son être essentiel à partir du moment où son objet a pris toute sa consistance d’objectivité Un nouveau problème se pose alors. Nous avons dit que l’objet dépassait l’état psychique par lequel il était saisi. Mais cet état lui-même, de quelle nature est-il? On ne peut plus, semble-t-il, parler d’un état particulier de la conscience ne présentant que des caractères accidentels, comme si l’âme pieuse était emportée par son rêve à la façon de ces enfants qu’épouvantent ou que charment leurs propres imaginations ou de ces esprits au langage abondant qui se persuadent de ce qu’ils racontent à force de l’imaginer. Alors, s’il y a dans la conscience quelque chose qui soit vraiment une essence et qui possède une réalité consistante et générale, qu'est-ce que c’est?

Nous avons étudié l’effort de l'humilité en tant qu’anéantissement du moi; nous avons vu qu’un tel anéantissement avait pour effet de donner une valeur absolue à l’objet de la piété ou plutôt que cette valeur absolue consistait en ce qu’il est absolument son objet, parce que l’humilité ne subsiste qu’à la condi-

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