DIFFICULTÉ A ÉVITER
tion de ne jamais se tourner sur elle-même en se prenant plus ou moins inconsciemment comme objet. Or, à ce danger, qui est permanent dans la vie de piété, correspond pour nous un danger analogue, celui de transformer subrepticement et involontairement l’âme sujet d'activité en une âme-objet de conscience, de ne considérer en elle que l'aspect physique avec ce qu’il a de personnel, de la voir, non pas dans son acte d'abandon, mais dans la connaissance qu’elle en a, lorsque cet abandon est son propre objet. Nous commettrions ainsi ce contresens complet et mortel de juger de la piété comme si elle était, par l’idée qu’en a l’âme pieuse, justement ce qu’elle a pour premier devoir et pour condition essentielle de ne pas être. Nous retomberions dans le psychologisme, qui nous guette de la même façon que l’amour-propre guette le chrétien à chaque pas pour le détourner de la voie droite. Et nous oublierions tout le résultat acquis: ce qui compte dans la vie de piété, c’est avant tout son intentionalité.
Nous devons donc prendre garde de rester dans l’intérieur de la piété, de façon à étudier son action en elle-même et, au lieu de n’y voir, par suite des nécessités de l’analyse, qu’une série de clichés, une sorte de film, dont nous regarderions les uns après les autres les moments successifs, en saisir le déroulement. Encore ne suffit-il pas de se rappeler fréquemment que la difficulté existe: il est nécessaire ici de nous placer bien en face d’elle pour voir exactement en quoi elle consiste.
On commet en effet très fréquemment, dans l’étude psychologique de toute vie, la confusion signalée par W. James entre le « moi » et le « je » 119), Le « moi », c’est ce que je suis, ce que je fais, les pensées que j'ai, les souvenirs que je conserve, les désirs que j’entretiens, en un mot, la conscience-objet. Tout cela est plus ou moins « chosifié », si l’on peut dire, parce que
119) On pourrait rapprocher cette distinction de celle qu'a posée P. Claudel entre « Anima » et « Animus », ce dernier étant l’aspect intellectualisé de l’âme, la conscience qui réfléchit, la conscienceobjet, le « moi »; et la première étant le fond de nous-mêmes, ce qui agit en nous, la conscience-sujet, le « je ». ci y aurait sans doute des nuances à souligner pour marquer les différences entre ces diverses conceptions. Mais elles ne sont pas importantes pour ce qui nous occupe ici.
ce sont des représentations fixes de ce qui par essence est toujours en mouvement, des instants découpés dans la marche ininterrompue de la vie, des jalons pour un dessin aussi peu ressemblant qu’une série de traits horizontaux par rapport au mouvement qu'ils veulent représenter. Surtout cela n’est qu'épiphénomène, parce que c’est l'aspect « égotiste », plaqué par l’individu s’observant lui-même sur ce qui se passe en lui.
Le « je » au contraire, c’est celui qui agit, plus exactement, c'est l’action elle-même, action d'imaginer, de se souvenir, de penser, de vouloir, donc la conscience-sujet. Or, quand nous nous représentons à nous-mêmes ce que nous sommes, nous nous prenons alors comme objet; mais en réalité, nous sommes, toujours dans cette représentation, un sujet, c’est-à-dire non une pensée pensée, mais une pensée pensante, non une action agie, mais une action agissante. Plus cette action est telle, plus elle s'exerce suivant des besoins immanents ou des modés ‘a priori, précisément parce qu’elle est ce par quoi la conscience est spécifiquement une conscience, ce qu’il y a de plus essentiel en elle. Au fond, c’est tout le problème psychologique: se saisir comme sujet, ce à quoi la simple introspection est radicalement impuissante. Il ne faut nous saisir ni dans l’objet de nos actes — nous sortirions de la psychologie — ni en nous prenant comme objet, mais dans notre relation avec l’objet, sous sa forme la plus transcendentale et la plus essentielle.
Or, la piété est précisément une solution, pratique il est vrai, de ce problème, puisqu'elle a pour rôle de nous mettre dans une position d'intention totale vers l’objet et vers lui seul. Elle nous fait oublier complètement le « moi » pour que tout en nous soit un « je », nous purifie de tout l’äpport du psychisme individuel pour que nous n’ayons plus dans notre activité que l'essence même de la conscience humaine sous sa forme reli-
gieuse.
Grâce à cette intentionalisation intégrale — qu’on nous excuse d’un terme aussi barbare — tout un monde de repré-
sentations nouvelles se dressent à notre horizon, à la façon des pics neigeux dont la beauté se dessine sur le fond du ciel à mesure que nous en approchons. En même temps toutes les représentations que nous avons de nous-mêmes s’effacent petit