‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 123 sur 165 · TRANSCENDENTALITÉ DE LA CONSCIENCE · texte numérisé non relu

TRANSCENDENTALITÉ DE LA CONSCIENCE

à petit, au profit d’une intensité de pensée de plus en plus grande, à peu près comme l'intensité d’une émotion musicale ou artistique s’augmente en même temps que l’on est plus incapable de l'expliquer. Comme pour les rêves d’une fin de sommeil, dont les formes s’évanouissent pendant que la lumière du jour remplit nos yeux qui s'ouvrent, ces états peuvent de moins en moins prendre une forme précise aux yeux de la conscience. Il en est de l’âme pieuse comme de l’Orphée de la fable : si elle se retourne pour voir qui elle aime, ou pour sentir qu’elle l’aime, alors son Eurydice s’évanouit et elle reste seule avec elle-même, ayant perdu et son amour et celui qu’elle aime, ayant abandonné la proie de ce qu’il y avait de réel en elle pour l'ombre de ce qu’elle a pris pour une réalité et qui n’en était que sa représentation.

Il nous faut donc saisir l’activité de la piété, non dans la forme qu’elle revêt lorsque la conscience se retourne pour la regarder, mais dans la forme que prend en elle son intentionalité. Or, précisément parce que la conscience doit devant cet objet se détacher de tout ce qu’il y a de particulier en elle, pour que son aperception puisse se faire et son intentionalité s'établir dans la forme qui lui est essentielle, il nous apparaît que celle-ci présente un caractère nettement transcendental. Ce nest plus une activité de rêve ou de fantaisie; c’est réellement une activité d’appréhension d’un objet distinct d’elle-même.

Il est vrai que cette appréhension est d’un ordre particulier. L'objet est, avons-nous dit, à la fois principe de vie spirituelle et moyen d’en fixer la direction. Par suite, l'âme pieuse ne peut pas ne pas s’en donner une représentation, dont l'important n’est pas qu’elle définisse exactement la nature de cet objet, mais qu’elle l'indique fortement comme objet. Cette représentation pourra avoir telle ou telle forme particulière, en rapport avec les habitudes représentatives de la conscience. Mais la valeur n’en sera pas dans cette forme particulière; elle sera toute dans la direction générale de la vie spirituelle, à peu près comme celle d’une oeuvre esthétique réside, non dans Pêtre matériel qu’elle est, mais dans l’Idée qui en est le principe. De même, ce que l’on verra à travers ces formes de la conscience pieuse ainsi transcendentalement établie, ce ne seront pas sans

doute des acquisitions susceptibles d’enrichir le domaine de la science, même philosophique, ce seront des Idées capables de développer la spiritualité religieuse dans une direction déterminée.

Car enfin, cette subjectivation intégrale du « moi » en un « je », pourquoi ne donnerait-elle pas lieu à une nouvelle façon de penser? On a dit que la Raison, l’Intelligence, par rapport aux images et aux sentiments, étaient des maîtresses souveraines, qu’en elles seules résidaient l'aristocratie de l’esprit et qu’à vouloir intervertir l’ordre, on ne pouvait aboutir qu’à une sorte de démagogie des valeurs spirituelles, d’impérialisme des passions ou de dictature des images. Sans doute en un sens l’on a pleinement raison. Mais cette aristocratie ne pourrait-elle pas être dominée, elle aussi, par quelque chose de meilleur, de la même façon que le savant est dominé par l'artiste? N’arriverait-on pas ainsi, par delà la raison, par delà les idées claires, à une spiritualité, sorte de quatrième dimension de la pensée, dans laquelle rien ne s’enseigne, mais où tout s’apprend par un SHRR essentiellement personnel et ipsommunieanler

Alors le problème que nous avons à étudier du rapport entre la piété et son objet semble se poser en termes différents et plus clairs. Il ne s’agit absolument plus d’un déterminisme psychologique par lequel les différents états de la piété s’enchaîneraient les uns les autres, ni d’une relation logique entre ses différents éléments représentatifs. Il s’agit d’une Forme de représentation exprimant en termes d’objectivité une subjectivité spécifique. La question est donc de savoir, non à quoi correspond, psychiquement ou ontologiquement, cette Idée, mais en quoi elle est par elle-même une essence, ou, si l’on préfère, quel, être phénoménologique elle possède. Et cet être, nous devrons, pour le définir, en étudier la structure en ce qu’elle a de plus essentiel.

Nous nous écartons donc de plus en plus de la méthode qui consisterait à prendre l’objet de la piété pour un concept scientifique ou philosophique, mais nous cherchons quelque chose de beaucoup plus qualificatif et de plus formel, au sens philosophique du mot. Le croyant s’en fait sans doute une représentation intellectuelle ; mais la réalité de l’objet n’est pas là.

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