‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 124 sur 165 · L’IDÉE-FORME · texte numérisé non relu

L’IDÉE-FORME

Elle est dans ce qui donne à cette représentation son pouvoir de fixèr l’activité spirituelle, de la même façon que la réalité d'une oeuvre artistique n’est pas dans le dessin des lignes ou l'agencement des couleurs, encore moins dans le schéma théorique des unes ou des autres, mais dans l'attitude spirituelle que l’on adopte devant cette oeuvre. Et si l’on s'efforce de voir, non la conscience-objet, de peur de n’y voir qu’une conscience vide ou de confondre l’objet avec la vision que l’on en a, mais la conscience-sujet, on se rend compte alors que l’on est devant une Idée - Forme, Forme d’intentionalité en tant qu’elle appartient au sujet, Idée de ce qui est intentionalisé en tant qu’elle s'impose à lui. Cette Idée-Forme, c’est simplement ce qui donne à cette intention d’être en elle-même. Ou, si l’on préfère, c’est la position spéciale par laquelle un homme réalise, en lui donnant l’incarnation de sa propre chair et de son propre coeur, ce que l’on peut appeler l’âme d’une Idée, ce qui la rend vivante, ce par quoi elle est une réalité et non un simple jeu de concepts.

Du reste, il est facile de nous rendre compte de cette réalité, si l’on considère ce que le sujet, grâce à l'humilité, devient devant l’objet de sa piété. Nous avons vu qu’au début, par l’établissement de l’état de grâce, cet objet se plaçait en face de l’âme comme un non-moi, présent devant elle et la transcendant. Puis cette transcendance a été telle que le non-moi est entré en lutte permanente avec le moi et que celui-ci s'est reformé et transformé. Enfin la piété s’est établie vraiment et solidement, lorsque l'issue de cette lutte a été la victoire complète de ce non-moi, victoire telle que le moi est devenu, non pas la victime, mais le serviteur et le débiteur volontaire, au point de ne plus exister ou de ne plus savoir qu’il existe que pour ce service.

La vie psychologique est alors complètement retournée. Tout entière suspendue à son objet, elle n’en a plus d’autre, tellement qu'on pourrait lui refuser la définition spinozienne de la substance, puisqu'elle n'existe plus que par son objet et ne peut être comprise que par lui, tandis que cet objet n’a plus besoin d’autre chose pour exister et être compris. Peut-on dire qu’une telle transformation est une irréalité? ou même que la réalité en est plus dans ce qui est transformé que dans ce en vertu de quoi il est transformé ?

Il est vrai qu’au fond cette victoire n’est pas celle d’une Idée sur une chose ou sur une personne, mais d’une Idée sur une autre par rapport à cette personne. Car puisque l’homme est un être conscient, ce dont il vit spirituellement, ce sont les réalités idéelles, plus ou moins clairement exprimées en notions conceptuelles, qui constituent son âme. Seulement la plupart du temps ces idées n’expriment que la réalité de ce qu'on est ou de ce qu’on touche; elles ont ce rôle qu’elles attachent l’homme à son milieu ou à son caractère et l’y enferment, si bien qu’il ne peut plus voir ni comprendre que lui, refusant l'existence à tout ce qui n’existe pas pour lui. Dans la piété au contraire, c’est lui qui n’existe plus et c’est son objet qui existe. Voilà du reste pourquoi les âmes pieuses sont si incompréhensibles aux autres, et réciproquement.

Maintenant que sont donc ces Idées et comment existentelles?

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