‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 125 sur 165 · TROISIÈME TEMPS - LA FERVEUR · texte numérisé non relu

TROISIÈME TEMPS - LA FERVEUR

Tout ce que nous avons vu jusqu'ici n'est que la préparation à la piété. Nous avons maintenant à étudier sa réalisation, ce qu’en termes de spiritualité on nomme la ferveur. En fait, il s’agit plutôt d’une activité continuelle que d’un état définitivement acquis‘). Nous avons donc à examiner un ensemble vivant et très homogène, lorsque la ferveur est complète, d'idées, de sentiments, de dispositions morales, de volontés, etc., ensemble que nous considérerons dans sa réalisation idéale, non dans ses réalisations plus ou moins incomplètes ni dans ses déviations possibles ?), puisque c’est une étude philosophique et non une étude pédagogique de la piété que nous faisons. Aussi bien l’objet de nos recherches, au point où nous en sommes, est-il surtout ce qu’il y a de plus essentiel dans la ferveur, à savoir l’objet qui lui donne sa consistance.

1) Notons du reste que même pour les auteurs de spiritualité, le mot « perfection », souvent employé à propos des âmes ferventes, ne désigne pas tant une perfection absolue qu’une activité définitivement orientée vers l’idéal qu’elles cherchent à réaliser. Cf. TANQUEREY, p. 208. Signalons aussi que le mot ferveur ne désigne pas un état affectif de joie éprouvée très vivement dans la pratique de la piété, mais une activité résolue et permanente,

2) Si ce n’est lorsque nous y trouverons un moyen d’apporter des exemples ou des précisions utiles.

Le premier résultat de la vie de piété est de réaliser un état de certitude absolue au sujet des vérités dogmatiques 3), certitude telle qu’il est absolument incompréhensible aux âmes pieuses que d’autres puissent douter. D’où vient cette certitude? En quoi consiste-t-elle? Quels en sont les résultats?

Une première chose apparaît aux yeux de l'observateur : cette certitude ne dérive pas de raisonnements: ce sont plutôt les raisonnements qui dérivent d’elle. En effet, l’activité intel- ‘lectuelle qu’il y a dans la piété, par exemple dans l’oraison, n’est pas du tout, nous l’avons vu, une activité de recherche, ‘allant du connu à la découverte d’une vérité. Elle est ce qu’on pourrait appeler une activité de certification‘), partant d’une idée pour en acquérir la certitude. On ne médite pas pour savoir ce que fut Jésus-Christ: on médite pour affermir sa

3) Pour reprendre la distinction posée par M. DELACRoIx, la piété a pour résultat de faire passer de la foi implicite, reçue du corps social, à la foi confiance « qui assimile le croyant à l’objet de sa croyance » (Dumas, IT, p. 206). Il est possible par ailleurs que celle-ci s'accompagne en outre d’une foi de raisonnement, Mais en elle-même, elle lui est plutôt opposée et les âmes pieuses lui sont plus hostiles que favorables. L’Imitation bar exemple ne cesse de s’élever contre ceux qui veulent approfondir les dogmes. Il n’y a raisonnement que chez ceux qui désirent communiquer leur croyance et pour cela la justifier: ils se placent alors sur un autre terrain que celui de la piété. C’est pourquoi nous n’avons pas à en parler ici ni-à traiter la question de savoir ce que vaut un raisonnement de justification ên faveur de certitudes acquises en dehors de tout raisonnement.

La foi de piété, elle, est essentiellement une foi-confiance. Elle cherche sans doute à se répandre, mais par d’autres moyens que par la démonstration apologétique. Du reste, il ne serait pas très difficile de montrer que même les apologistes commencent par se placer et par entraîner leur interlocuteur sur le terrain de la foi-confiance en appuyant sur le point de vue moral plus que sur le point de vue intellectuel,

4) « L’effort initial des Âmes pieuses, dans leur: prière, consiste précisément à réaliser cette croyance abstraite dans une image intérieure: elles fixent attentivement cette image, elles essaient de l’animer, de lui donner chaleur et vie. Leur prière se développe dans la mesure où cette image se précise et où la physionomie de Jésus prend les caractères d’un être réel, intérieurement présent, »y CHANSOU, page 208.

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