LA CERTITUDE DE LA FOI
conviction sur ce qu'il est). Par suite seuls sont accueillis les raisonnements ou considérations conformes à l’objet de cette méditation). C'est, si l’on veut, le fides quaerens intellectum, la foi se cherchant une expression intellectuelle; mais c’est aussi et surtout l’intellectus quaerens fidem, c’est-à-dire l’esprit s'établissant 7) dans un état affectif qui donne la certitude. Le
5) Par exemple à propos d’une méditation sur la Présentation au temple, on remarque que, malgré ce qui s’est passé à cette occasion, lPenfant est néanmoins resté inconnu de tous. Un esprit critique y verra une difficulté historique l'amenant à douter de la valeur des récits. Une âme pieuse y trouvera un exemple de l’humilité du Sauveur aimant à se laisser ignorer et une raison de plus de croire en Jui. Elle ne manquera pas en même temps de taxer d’orgueil celui qui se pose la difficulté, sous prétexte qu’il juge d’après sa propre intelligence au lieu de s’en remettre à la foi, et de constater qu’il en est châtié directement, puisqu'il y trouve des obscurités, alors qu’ellemême se sent illuminée et réconfortée.
6) Citons encore cet exemple de la logique propre à la méditation et à la foi. On vient d’expliquer dans le petit livre sur la Formation à l’'Humilité (p. 249-250) qu’il n’y a de fécondité que par l’humilité. Or, il y a des orgueilleux — en particulier les personnes sans piété — qui produisent cependant des oeuvres remarquables en tous ordres de choses. Pour maintenir le principe, on suppose alors que Dieu aura agi soit par respect pour une mission qu'il lui (à l’orgueilleux) aura confiée, soit par égard pour des prières venues d’ailleurs, soit enfin par amour pour les âmes qui n’ont à leur portée que les ressources venant de cet orgueilleux. Si un humble reste stérile, c'est qu’il est « source invisible de grâces ». Ainsi on réfléchit, non d’après ce que les choses sont, mais d’après l’opinion qu'on s’est d’abord faite sur elles. À
7) La foi, a-t-on dit très justement (DELzaAcroix, Religion. p. 96), est un « mélange de savoir et de non-savoir ». C’est qu’en effet il y a en elle un besoin d’apparaître comme raisonnable, besoin que la plupart des croyants mettent au premier plan de la conscience qu’ils ont de leur croyance (cf. 1bid., p. 92-95), alors qu’en réalité toute démonstration rationnelle lui est contraire, soit qu’elle ruïne la croyance, soit qu’elle la transforme en savoir. Aussi, pour concilier la part de rationalisme et d’irrationalisme, la théologie laisse à la raison la charge de prouver la crédibilité et présente la foi comme une vertu surnaturelle. Mais en fait, c’est par l’irrationnel que l’on conduit à la foi, même sur le terrain de l’histoire, quitte à montrer que cet irrationnel se justifie par les besoins de la vie morale et spirituelle, Seulement on enlève par suite tout caractère surnaturel à des vérités qui se trouvent correspondre si bien à la nature humaine. On est en effet devant ce dilemme: ou bien on fait intervenir le dogme théologique de la privation de la justice originelle pour dire que le besoin de transcendant est d’origine surnaturelle, et c’est alors le cercle vicieux; ou bien ce besoin vient simplement de ce qu’il x a en l’homme plus que sa propre individualité, ce qui ne le sort pas du tout de l’ordre naturel, puisque l'homme dépend de l'ordre social et de l'ordre cosmique. C’est du reste ce qu'a fort bien compris
fameux « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais trouvé » exprime très bien que la foi est l'acquisition de la certitude au sujet d’une vérité déjà implicitement accueillie, non la découverte de cette vérité.
C'est du reste pour cela que les théologiens déclarent une grâce nécessaire, non seulement pour conclure l’acte de foi, mais même pour commencer les premières démarches qui y conduisent. Il y a d’abord un état affectif, lequel ensuite a besoin, pour s’affermir, et d’une expression intellectuelle et de la certitude de cette expression®).
On connaît le mot de Newman si souvent utilisé par les apologistes: « Mille difficultés ne font pas un doute ». Si la certitude de la foi était basée sur du raisonnement, non seulement la moindre difficulté serait, mais elle devrait être un doute, sous peine de manquer de sincérité. Le savant qui, devant une objection soulevée contre ses opinions, ne l’examine pas jusqu’à ce qu’elle soit résolue, manque de conscience et de probité intellectuelle. Pour le croyant au contraire — au moins le croyant orthodoxe, car la foi religieuse n'est pas incompatible avec un certain libéralisme de la conscience — c’est une faute de douter ®), même lorsqu'il y a « mille » difficultés. Nous sommes donc sur un terrain tout différent.
Dans ces conditions, il paraît incontestable qu’au lieu que ce soient les idées proprement dites, constatations ou raisonnements, qui influent sur la plus ou moins grande certitude que
l'orthodoxie, qui oscille perpétuellement entre le rationalisme et le fidéisme, pour ne sacrifier ni la part de raison, ni la part d’affectivité, mais qui n’y réussit que par le moyen d’une apologétique théorique, dont en pratique elle ne se sert jamais pour conduire à la foi. :
8) Ce qui donne l’impression que les croyances-objet sont antérieures à la foi-sentiment, c’est qu’elles ont été proposées à l’individu par la collectivité et que, par suite, l'individu croit ne développer en Jui la foi qu'après avoir accepté et compris les croyances. Mais à considérer les choses sous ce biais, on serait victime de illusion qui ferait prendre l’éducation de l'individu par la collectivité comme étant d’abord un enseignement pour l'esprit et ensuite une formation du sentiment, alors que c’est tout le contraire. Les croyances sont sans doute un moyen de développer la foi; mais elles n’y réussissent que dans la mesure où se développe dans la conscience une base affective susceptible de s'attacher à ses croyances.
9) « Il faut en cette tentation (contre la foi) ne discuter ni peu ui prou » Fr. de S., Lettres, p, 2.