‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 128 sur 165 · RATIONALITÉ ET FOI · texte numérisé non relu

RATIONALITÉ ET FOI

de foi prennent une certitude d'autant plus grande qu’on travaille à écarter de l'esprit tout ce qui pourrait lui faire obstacle.

Par exemple rien ne fortifie la foi dans un esprit autant que la pratique de l’oraison mentale, comme aussi, nous l'avons vu, rien n’est plus contraire à la rationalité de cette foi. Par le fait de réaliser chaque matin en soi la base affective des convictions, de faire rayonner celles-ci pour que les racines en soient plus fortes et plus nombreuses, on se rend de plus en plus certain d'elles et de moins en moins capable de les critiquer. Au lieu de détacher son esprit pour les examiner en elles-mêmes, on s'attache à elles pour les installer dans son esprit. Sans doute on fait la critique de soi; mais au lieu que cette critique porte sur ses tendances ou préjugés capables d’aveugler et consiste à voir en soi ce qui est tel que cela est — acte de sincérité —, elle porte sur certaines de nos tendances pour y renoncer et sur le moi en tant que tel — acte d’humilité 4). C’est du reste ce qui fait le tragique des crises de foi: placée entre la sincérité d'une part, qui exige qu'on se défie de soi, même de ses préférences pour les vérités de foi, parce qu’elles peuvent être contraires à la Vérité, et qui impose d'accueillir des doutes sous peine de se mentir à soi même, et l’humilité, d’autre part, qui demande qu’on s’attache à la foi parce qu’elle n’est pas de nous, et qu’on repousse ces doutes, parce qu’ils viennent de nous, l’âme ne sait plus de quel côté est le bien. Un tel conflit n’est pas entre un bien et un mal, ni entre un devoir et une tentation 1°): il est entre deux valeurs qui apparaissent comme exclusives l’une de l’autre, également bonnes et également impérieuses toutes les deux: celle

14) Cf. DeLacroix, Religion, p. AUS

15) Il arrive par suite qu’un tel conflit ne peut se résoudre sans manquer ou de sincérité ou de piété. Il faut choisir entre l'une et Pautre. On devine ce qu'a de douloureux un tel choix lorsque toute l'éducation antérieure a présenté la piété comme la vertu des vertus. JL est vrai qu’alors si on la préfère, c’est par humilité, de même que si on rejette la piété, c’est par sincérité. Mais aussi, on n'en sera que plus mal jugé ou par ceux qui mettent la sincérité au-dessus de tout ou par ceux qui ne peuvent pas voir dans cette sincérité un acte de conscience. Pourtant ceux qui condamnent de telles crises de conccience devraient se taire et les uns et les autres: ils ne savent pas

ce dont ils parlent.

de la pensée qui veut être objectivement vraie et se soumet à la vérité quelle qu’elle soit et celle de la piété, qui veut être subjectivement bonne et se soumet elle aussi, mais à un idéal qu'elle veut réaliser. Les auteurs spirituels jugent la première comme de l’orgueil, parce qu’ils ne voient dans ce souci de la réalité objective qu’un attachement à ses propres idées et ne comprennent pas que ce n’est pas à cause de la préférence du sujet pour certaines conclusions qu’elles ont à ses yeux la valeur qu'elles ont, mais parce qu’elles lui paraissent avoir cette valeur qu’il s’y attache 16), Ils comprennent encore moins qu'il y a dans son adhésion autant d’humilité que dans la piété, parce qu’il y a soumission à des valeurs Supra-personnelles, qui ne sont pas, il est vrai, les mêmes que celles à laquelle la piété demande qu’on se soumette. Du reste, il peut y avoir dans la pensée par piété la même confiance en soi, si l’on s’en sert pour se confirmer soi-même dans son état d’esprit, ce qui aboutit alors à préférer à Dieu lui-même l’idée qu’on a de lui. Ainsi la foi du charbonnier n’est pas toujours humble et l’incrédulité | n'est pas toujours orgueilleuse. Pour en juger, il faut se placer, non au point de vue des idées que l’on a, mais à celui des tendances morales que l’on met en exercice et de leur direction pour ou contre soi.

Aussi bien la piété absolue ignore de telles difficultés et de telles crises. Non seulement elle établit la foi en tant que conviction, mais elle fait rayonner cette conviction sur toute la vie. La certitude qu’elle donne rejaillit sur la pensée, et tout en établissant celle-ci dans un monde dit « Surnaturel » où règne une logique spéciale, elle lui procure une illumination, qui arrête au seuil de son esprit le moindre doute. De là le fait assez fréquent de la coexistence chez la même personne d’un

16) « Il est certain qu’en présence de la « foi » le rôle de la « raison » apparaîtra forcément comme un rôle entièrement négatif. Par son essence même la « foi » est hostile à l'effort d’analyse par laquelle la « raison >» commence son oeuvre. L’unité de l’objet religieux échappe complètement à l'activité de la raison rationaliste. Cette unité est un « mystère », parfois une « folie »… Il est de toute évidence impossible que l'esprit rationaliste et esprit religieux considèrent cet objet (religieux) en méme temps. C’est dire que l’excitation religieuse forte doit sa réalisation au refoulement de la réfle-

xion analytique. » HAUTER, dans Rev. Hist. Phil. rel., mars 1926, pages 131-132,

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