‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 129 sur 165 · L'ESPRIT DE FOI · texte numérisé non relu

L'ESPRIT DE FOI

esprit critique très avisé et d’une foi tout à fait en dehors de cet esprit critique: c'est alors l’affectivité qui sert de cloison entre ces deux formes de l’activité spirituelle.

On sait, du reste, quelle opposition. les auteurs spirituels 17) mettent entre la piété et la science 18): l’une est l'esprit de Dieu, l’autre l’esprit de l’homme. C’est pourquoi la foi qu’ils voient à la base de cette piété est une vertu qu’il faut conserver à tout prix. Elle peut apparaître comme une folie, puisqu'elle se détourne de tout ce que la raison préfère, comme une absurdité, puisqu'elle s'appuie sur des valeurs contre-humaines, peuton dire. Mais c’est justement ce qui, aux yeux de l’âme pieuse, en fait l’excellence: elle l’attache à ce qu’il y a de meilleur et elle est seule capable de la sauver; ou du moins c’est avec elle et en elle qu’on se sent sauvé. On échappe ainsi à « l’ensorcellement des frivolités » dont parle saint Paul et on fixe sa vie là seulement où son destin semble pouvoir se réaliser, parce que c'est justement ce que la foi enseigne qui apparaît comme le destin. Il est donc vain et dangereux de s’occuper d'autre chose: à quoi servirait de connaître tous les secrets de la nature, si l’on venait à perdre son âme?

La piété a donc pour fonction et pour résultat de donner à l'esprit cette simplicité qui fait qu’on n'est plus l’homme que d’une idée, chose si admirable par certains côtés, si dangereuse par d’autres, quand cette idée est fause. Elle résout pratiquement l’un des gros problèmes: elle met l'unité dans la mul-

17) « Quid prodest tibi alta de Trinitate disputare si careas humilitate unde displaceas Trinitati… Si scires totam Bibliam exterius et omnium philosophorum dicta, quid totum prodesset sine carilate Dei et gratia? » Imit., I, 1, 3. « Melior est profector humilis rusticus qui Deo servit, quam superbus philosophus qui, se neglecto, cursum coeli considerat. » Ibid., I, 2; 1. « Humilis tui cognitio certior est via ad Deum quam profunda scientiae. inquisitio ». Ibid., I, 3, 4. « Curlositas nostra saepe nos impedit in lectione Scripturarum, cum volumus intelligere et discutere, ubi simpliciter esset transeundum >». Ibid.

18) Il est intéressant de noter ici que cette opposition correspond à ce fait que toute conception scientifique est plus contraire que favorable à l’action spirituelle, comme Va fortement souligné BERGSON en parlant à maintes reprises du pouvoir dissolvant de l'intelligence (cf. p. 127). Cest qu’en effet elle enferme la conscience dans son déterminisme. Il y a plus de liberté et de création dans la piété, parce qu’elle est sentiment, ou pour parler comme l’auteur des Deux sources, élan vital.

tiplicité de nos connaissances 1°). Elle le résout sans doute par simplification, en détachant l’esprit de toute la complexité des choses 21) et en supprimant du cercle de ses préoccupations tout ce qui n’est pas l’ « unique nécessaire ». C’est pour cela qu’il semble bien plus simple de croire, et que Dieu se révèle aux « petits » de préférence à tous autres. Mais si tout cela est incontestable, est-ce une preuve de la vérité rationnelle de cette foi? On ne peut pas ne pas se poser la question.

Qui plus est: ce n’est pas seulement du point de vue de la science qu'on se la pose. Nous avons dit en effet que la piété catholique, en tant que catholique, orientait l’âme vers une prière de soumission plutôt que vers une prière d’action, précisément parce qu’elle se présentait à l’Ââme de la part d’une autorité et non de la part de la conscience. Ainsi dans cette alternative entre une philosophie de l’immanence et une philosophie de la transcendance, alternative que l’on a présentée, non sans raison, comme le fondement de tous les problèmes d’aujourd’hui, c'est vers une philosophie de la transcendance que se dirige la piété; et c’est pour cela qu’elle aboutit à une foi dont le devoir est de prendre la vérité par obéissance et non de la chercher par enquête. C’est d’en-haut qu’elle vient à l’homme: il doit donc lui soumettre ce qui est en lui plutôt que travailler et peiner pour monter vers elle. |

Sans doute une telle solution du problème de la pensée a été présentée en somme par la plupart des religions anciennes. Sur ce point l'Eglise ne fait guère que continuer l’oeuvre de ses devancières. Cependant les individualités qui, au moins à partir de Socrate, ont vu et ont dit que la pensée valait moins par ce qu'elle recevait que par ce qu’elle faisait, ont posé à côté de la

19) « La grâce des théologiens, c’est l'harmonie établie par la concordance des aspirations, des tendances et des capacités humaines, l'accord de l’esprit et du coeur sur une interprétation du destin, la synthèse des apports vitaux sous un contenu affectif enfin caractérisés Truc, Grâce, p. 30.

20) « O que les pensées des hommes sont vaines et trompeuses quand elles ne sont pas réglées par l’infaillible sagesse de Dieu, par cette sagesse que le monde nomme folie et qu’il ne connaît point, par cette sagesse que Dieu cache aux superbes et qu’il révèle aux humbles... par cette sagesse qui produit la crainte de Dieu et qui est le commencement et la fin de la véritable sagesse, » (LA VALLIERE, p. 23-24),

foi une autre valeur, la science. C’est à cause d’eux que maintenant la question se retourne et que l’on se demande si l’autre alternative ne serait pas, sinon la plus consolante, du moins la plus vraie. L’on sait du reste qu'aujourd'hui maintes tentatives de pensée veulent réagir contre tout ce qui semble donner le gouvernement de l'esprit au coeur et à la volonté. Mais peutêtre pose-t-on fort mal le problème, quand on se demande si la pensée doit l'emporter sur le sentiment ou inversement. Car il faut d’abord savoir quelle pensée et quel sentiment, la pensée qui se soumet ou celle qui peine, le sentiment qui se cherche ou celui qui se dévoue. Le vrai problème n’est pas seulement entre la foi et la raison: il reste à savoir pourquoi et comment l’on croit et l’on raisonne. Si le sentiment est funeste, aussi bien du reste pour la foi que pour la raison, à partir du moment où il veut les mettre l’une ou l’autre à son service pour se justifier dans ses désirs de tranquillité ou de jouissance, n’y a-t-il pas une autre forme de sentiment qui, au lieu de se faire servir, se dévoue pour servir? C’est précisément celui-là, mis au service de la foi, qui constitue la piété. Nous en revenons ainsi à poser la question: au lieu de considérer cette piété comme une forme, inférieure diront les uns, supérieure diront les autres, de connaissance ou de science, n’y aurait-il pas lieu de la prendre elle-même comme objet de science? Au lieu d’en faire la théorie de façon à la traiter comme un élément d’une théorie de la connaissance, pour savoir s’il y a lieu de rejeter ou de conserver et de développer cet élément, ne faut-il pas, beaucoup plus simplement, la prendre comme un fait ou un phénomène, dont la théorie sera, non pas un procédé, bon ou mauvais, pour connaître, mais une explication de ce qu’alors on connaît ?

D'autre part la foi se présente aux yeux du croyant avec un objectivisme d'autant plus fort et d'autant plus clair qu'il la juge plus surnaturelle et que pour la réaliser, il lui a fallu se détacher de tout subjectivisme de ses propres sentiments et désirs. Plus il est fervent en effet, plus il donne aux idées de foi la valeur suprême, plus aussi il enlève toute valeur à son esprit. Par suite toute impression susceptible d’ébranler cette foi sera attribuée à ses défauts et jamais à une erreur possible.

Juste au moment où il réalise le maximum de détachement et où les idées de foi ont obtenu de lui le maximum d’attachement, elles lui apparaissent avec le maximum d’objectivité, alors que cet attachement est au maximum de subjectivité21). Il est à la fois entièrement détaché de lui et entièrement enfermé en lui, n'ayant plus aucune affection pour son esprit, n’ayant plus de l'affection que pour ses croyances. De plus en plus donc se fera et l’unité totale et la nuit obscure des sens et de l'intelligence. Nous sommes alors en pleine mystique, laquelle nous apparaît ainsi comme un retranchement en elle-même de l’âme devenue une sorte de « monade sans fenêtres ».

Mais cette monade n’est plus du tout une théorie ni une Science; elle est la vie d’une âme renfermée en elle-même ou plus exactement dans la conscience qu’elle a d’elle-même, plus exactement encore dans l’Idée qui. vit et s’incarne en elle; par suite, si on peut la traiter d’illusion lorsqu'elle prétend être une connaissance, n'est-elle pas une réalité qu’il s’agit pour nous de connaître? N’y a-t-il pas lieu, encore une fois, de retourner la question, et au lieu de la juger comme si elle était la réponse à des problèmes qu’elle ne se pose pas, l’examiner en tant que problème qu’elle pose à celui qui veut la comprendre? En un mot, ne doit-on pas prendre les idées de piété comme des faits et étudier dans ces faits justement leur valeur d’Idée, non pas en tant que cette Idée serait une explication, mais en tant qu’elle est une réalité?

C’est pourquoi il nous semble utile de la considérer, non plus dans son contenu, mais dans la forme d’idéalité qui lui est propre, pour voir ensuite en quoi consiste la réalité de cette idéalité.

21) « C’est la grandeur du christianisme et c’est aussi sa faiblesse que de plonger si loin dans la vie morale de l’homme, Il a triomphé par l’émotion, il a pétri les foules au long des siècles dans Pespoir, dans l’amour et dans la terreur. Et, venu du coeur, il a été le maître du coeur. Et c’est ce qui le rend invincible et le détruit. Qu’est-ce que la foi sinon la ruée de l’être vers un inconnu qui lui garantisse la durée? qu'est-ce que la grâce, sinon l'orientation vers l’éternel? On a tout demandé à l’homme et il a tout donné. Maïs aussi on n’a rien obtenu qui ne fut de lui et il n’a pas livré la clef de la certitude et de l’impossible, car cette clef n’est pas en son pouvoir. » Truc, Grâce, p. 35.

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