‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 130 sur 165 · L'OBJET DE LA FOI · texte numérisé non relu

L'OBJET DE LA FOI

Quand on'examine l'édifice dogmatique construit par l’âme pieuse pour assurer sa foi, on est frappé par la force de structure qui est en lui, surtout si on l’examine du point de vue de la piété. Tout s’y tient: l’idée de la Rédemption avec celle de la Révélation, la théorie de la Grâce avec le système des sacrements. De plus sur les dogmes principaux, l'Eglise a su choisir une voie moyenne, de façon à éviter les écarts dans un sens ou dans l’autre: par exemple à propos de l’Incarnation, elle n’a ni poussé la divinité du Christ au point d’en faire un second Dieu, ni affirmé son humanité au point de le réduire à n’être qu’un homme; à propos de la grâce, elle s’est placée entre un prédestinationnisme qui aurait mis le salut de l’homme exclusivement entre les mains de Dieu et un naturalisme qui aurait laissé à l’homme tout pouvoir sur sa destinée. On n'aurait pas de peine, il est vrai, d’un point de vue proprement dialectique, à faire ressortir que ces réussites ??) sont le plus souvent purement verbales: la coexistence en une seule hypostase de deux natures ou de trois personnes en une seule substance n’est qu’un artifice, dont l’inanité se découvre dès qu’on veut y chercher de la pensée proprement dite: aussi bien l'Eglise les présente-t-elle, non pas comme des solutions, mais comme des mystères, qu’on ne peut ni ne doit approfondir. Mais si cela est vrai d’un point de vue dialectique, la difficulté n’existe plus, quand on se place au point de vue de l’âme pieuse, pour laquelle il est inutile et dangereux de « disputer de la Trinité », comme le dit l’Imitation, et qui cherche avant tout à se sauver, alors que « non in dialectica placuit Deo salvum facere populum suum », suivant un mot de saint Anselme. L’important est alors de voir dans le Christ un Dieu, pour qu’il dépasse toutes choses, et un homme, pour qu’il puisse être objet et principe d’amour humain, de pratiquer la vertu sans s’en attribuer le mérite, de

22) On peut dire qu’elles relèvent, tout comme les mythes de jadis, de ce que Bergson a appelé la fonction fabulatrice. Celle-ci en effet ne se limite pas aux « fables » de l’ancienne mythologie, mais est principe de toutes les systématisations intellectuelles susceptibles d’imprimer à l’activité religieuse une direction précise. :

recevoir la grâce, sans que ce soit par ses propres efforts, etc. La tentative, qui n’est pas encore si vieille, de montrer dans le dogme un sens d'action, tentative condamnée d'avance par la théologie spéculative, correspond à une réalité psychologique très profonde: la foi est un système sur lequel la piété peut s'appuyer, y trouvant toujours les éléments dont elle a besoin pour stimuler et diriger son activité. En cela la structure dogmatique est éminemment forte. La chose se comprend du reste assez facilement : c’est après de longs et nombreux tâtonnements que l'Eglise en.est arrivée à cette systématisation, tâtonnements qui ont été précisément ceux d’une piété cherchant à se faire le cadre intellectuel dans lequel elle pouvait vivre. Il n’est pas jusqu’au dogme de l'infaillibilité qui ne soit le produit de cet effort, car il donne à la piété le moyen d’être sûre d’elle-même, à peu près, mutatis mutandis, comme une machine à calculer donne le moyen de ne plus commettre d'erreurs. Seulement d'un côté comme de l’autre, il reste à poser exactement les données des problèmes, mais ce n’est pas à la piété de le faire, puisque précisément ces données lui ont été proposées du dehors. La foi dogmatique est donc une systématisation des idées et croyances destinée à fixer et à guider les sentiments. Par elle tout ce qu’il y a d’indéterminé et de vague dans les tendances pieuses devient précis et animé: l’âme sait ce qu’elle aime et par suite sa façon d'aimer se trouve consolidée, si l’on peut dire. D'où cette conséquence: grâce à elle la piété prend chez chacun une individualité qui la caractérise, en même temps qu’une consistance qui assure la fermeté de son développement. Les avantages qui en résultent sont ceux que l’on a souvent signalés à propos de l'influence respective du sentiment et de la raison sur la conduite de la vie. Le premier, dit-on, est instable, alors que la seconde a pour elle la force de la vérité. C'est vrai en partie: nos sentiments, même les meilleurs, sont à la merci de beaucoup de choses, tandis que les croyances, quand elles sont fortement établies, peuvent servir de gardefous pour éviter les écarts ou de guides pour ramener dans le droit chemin, précisément parce qu’elles sont un objet qui accroche et qui fixe. Seulement, il s’agit ici de croyances qui ont

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