LE MONACHISME
D'où ce premier résultat: le monachisme devint une forme supérieure de la piété : la vie chrétienne, qui dans le monde avait renoncé à son ésotérisme primitif au profit de son extension sociale, revint par lui à un autre ésotérisme, plus moral, il est vrai, que doctrinal, dans lequel le secret était remplacé par les voeux du moine. En outre, le théocentrisme y fut beaucoup plus accentué: on mit sa piété à devenir bon pour Dieu 5) au lieu de vouloir rendre Dieu bon pour soi, comme dans la religion ordinaire. Enfin la vertu suprême du moine fut l’humilité85): non pas qu’elle ait été une invention du monachisme, tant s’en faut, mais c’est en lui qu’elle devint plus que jamais le point central de la piété.
3. Un autre résultat en fut les controverses théologiques qui surgirent à propos des rapports entre la nature humaïne et la grâce divine%6). Le pélagianisme, plus ou moins dérivé du stoïcisme, voulut soutenir la vie morale par la force de la volonté humaine et par suite laissait à celle-ci tout son rôle. Saint Augustin‘) s’opposa de toutes ses forces à une telle conception. S'il est venu à l'Eglise par néo-platonisme, ce fut aussi parce qu’il avait besoin d’une autorité 88) autant que d’une sagesse %). Il l’emporta, parce que la trempe morale
84) Il est à remarquer que l’ascétisme monacal a insisté beaucoup plus sur la destruction des défauts que sur la formation des vertus. Cf. PourRAT, I, 166.
85) On pourrait presque dire que le monachisme sacramentalisa Fhumilité de la même façon que la liturgie avait sacramentalisé la prière.
86) Il faut souligner que le problème s’est posé d’abord, non comme un problème de réalité, mais comme un problème de valeurs morales: comment faut-il estimer la part de l’homme et celle de Dieu? ou plus exactement comment chacun doit-il juger de ce qu’il fait et de ce que Dieu l’aide à faire. La difficulté fut de poser une théorie qui enlevât toute valeur à l’activité humaine sans la décourager.
87) Cf. ALFARIC, L'Evolution intellectuelle de saint Augustin.
88) Le prestige intellectuel et moral de l'Eglise contribua beaucoup à sa conversion (/bid., 229-240, 436). Augustin « aime à se trouver d'accord avec le monde entier et à voir dans la catholicité un signe certain de vérité » (Ibid. 255). Le dogmatisme de l'Eglise lui apparut donc comme bien plus solide que tout scepticisme (Jbid. 356- 258 et si l'autorité était pour lui un argument inférieur, le prestige ne J'en impressionnait pas moins.
89) Il est à penser que l’idée de la corruption de la nature humaine ainsi que celle de la nécessité de la grâce lui vinrent surtout de ses
réclamée par les pélagiens n'était pas le fait de la majorité des hommes, surtout parce qu’il était plus catholique d’appuyer la vie morale sur une autorité que sur un effort personnel %).
D'autre part la vie de piété apparut davantage encore comme l'identification de l’âme pieuse au Christ°!) par le moyen de l'Eglise et des sacrements: le réalisme de ces derniers devint ainsi principe de contemplation mystique et de piété plus que moyen d'acquérir des biens matériels. Il en fut de même pour la dévotion marialogique °?): la Vierge, de type plus ou moins mythologique qu’elle avait été au début %3), devint) un type de perfection. Par elle le christianisme retrouva ce qu'avait eu l’hellénisme et ce qu'avait totalement ignoré le judaïsme, le culte de la femme, soit comme femme, avec cette différence qu’on lui attribua la beauté spirituelle au lieu de celle d’Athéna, soit comme mère, en lui donnant la puissance et la tendresse de Démèêter. Cette dévotion n’enleva rien au
propres expériences. De plus son contre-naturalisme a gardé quelque chose de son ancien manichéisme.
90) On peut dire que ce principe de l’humilité servit de trait d'union entre la piété orientale et le catholicisme occidental, la première insistant sur le renoncement de l’homme à lui-même, l’autre sur la soumission à l'Eglise. Le dualisme de l'Evangile entre le royaume des cieux et le monde, celui des mystères entre la vie ordinaire et celle des initiés, celui de la piété entre la vie monacale et la vie du « siècle » aboutirent au dualisme de la nature et de la grâce, traduction théorique du dualisme moral de d'estime de Dieu et du mépris de soi. Seulement ce qu’il y avait de trop mystique dans le contre-naturalisme de la piété orientale se traduisit en Occident par le contre-personnalisme de la soumission, soit à la Règle, soit à l'Eglise.
91) La doctrine de la Rédemption eut chez saint Augustin une forme mythologique assez accentuée, il est vrai. (Cependant son Christ fut objet de piété en tant que Verbe (Scientia nostra Christus est, sapientia quoque nostra idem Christus est, POuRRAT, I, 367), et en tant que principe de vie morale (Jbid. I, 294); et le salut est plutôt le perfectionnement de soi que l’acquisition de la vie éternelle: celle-ci n’est du reste que la consécration de celui-là.
. %2) Il est à remarquer que cette dévotion eut pendant les premiers siècles une place assez restreinte et il est douteux qu’on ait alors adressé à la Vierge des honneurs liturgiques ou même des prières. C. NEUBERT, Marie, p. 255-258, 267.
93) Cf. COULANGE, La Vierge Marie, p. 13-20.
9%) C'est qu’en effet elle ne lavait pas été au début. — Voir dans COoULANGE, Vierge Marie, p. 59-65 les reproches qui lui sont faits par Tertullien, Origène, Chrysostome, Cyrille de Jérusalem, reproches qui ont souvent fort embarrassé les théologiens.
5 Tr nn TE CNE TER LCSDE à
LE MONACHISME 4b
surnaturalisme de la piété, bien au contraire; mais elle auréola d'esthétique affective un sentiment qui serait resté purement moral.
4. La première en date des règles monacales fut celle de saint Benoît. Tout en laissant leur autonomie aux maisons qui s'en réclamèrent, elle fit déjà du monastère une réalité aussi juridique que religieuse. De plus elle ajouta à la piété liturgique une discipline intérieure et une culture des sentiments, qui deviendront petit à petit l’essentiel de la spiritualité chrétienne. Seulement il arriva que les monastères, après avoir fait de la piété leur raison d’être, se préoccupèrent plus de vivre que de leur raison de vivre. Aussi voyons-nous se succéder nombre de réformes destinées à les ramener à la ferveur primitive.
L'une des principales fut celle de saint Bernard, qui, plus que personne, tourna l’ascétisme en une théologie affective, mettant en un puissant relief les, personnalités du Christ et de la Vierge. Ainsi pendant que certains esprits s’efforçaient de rationaliser le christianisme, d’autres construisaient une théologie, toute de sentiment, faite de méditations et de considérations pieuses.
Au treizième siècle, apparut la piété franciscaine qui, outre qu’elle demanda au moine, non seulement l'humilité personnelle, mais encore celle du monastère devant le monde et la poussa jusqu’à la pire humiliation, celle de la pauvreté, contribua puissamment à répandre cette piété en dehors des monastères. En cela surtout François d'Assise réussit pleinement, si bien que grâce à lui, pendant que l'Eglise devenait de plus en plus une puissance politique, elle devenait aussi une maîtresse de vie morale, faisant pénétrer la piété dans le fond des consciences.
Toutefois en y regardant de près, on peut sentir dans ce développement quelque manque d'unité. (Car en même temps s'édifiait une théologie savante capable de conquérir les intelligences. Aussi voit-on de plus en plus la piété se séparer de la théologie, malgré des essais plus ou moins heureux 95) pour les concilier. Voilà comment le monachisme aboutit à deux oeuvres
95) Par exemple chez saint Bonaventure.
aussi différentes, on peut dire aussi conträires, que la Somme théologique et l’Imitation de Jésus-Christ, l’une résultant de l'appropriation que l'Eglise s'était faite de la vie intellectuelle de son temps, l’autre de la désappropriation qu’au sein de l’Eglise les âmes s’efforçaient de faire d’elles-mêmes *6).