OBJECTIVISME DE LA FOI
leur base précisément dans le sentiment. Elles donnent cet objectivisme bien plus à la conscience que l’on a de son sentiment qu'au sentiment lui-même. C’est pourquoi du reste, s’il est très vrai que les transformations de sentiment, par exemple la perte de la piété, ébranlent les croyances, il ne l’est pas moins qu’il peut y avoir une crise de la croyance indépendamment de toute crise de piété. Car c’est alors en tant que formule intellectuelle qu’elle est attaquée, non en tant qu’expression de la piété. C'est pourquoi aussi très souvent la piété protège la croyance, lorsque c’est au sentiment que l’on s'accroche, bien plus qu’à la vérité objective #).
Ce que la foi donne à la piété, c’est donc une précision de forme qui en assure la continuité 2). Elle est, si l’on peut dire, l'organisme qui donne à l'être vivant, avec son individualité, sa force de résistance, sa cohésion et son unité, de la même façon que l’organisation des cellules dans un être vivant lui donne, non pas sa vitalité, mais la permanence de celle-ci dans une forme déterminée. Elle est, pour poursuivre cette comparaison, le système nerveux par lequel l’âme pieuse pense sa vie, sent ses rapports avec l'extérieur, c’est-à-dire les autres idées, juge de ce qui lui vient du dehors, préside au travail d’assimilation et de rejet, pendant que par-dessous, un système sympathique, l’activité affective, dont le travail est inconscient, nourrit toute la piété par les aliments ainsi reçus, y puise la force dont elle a besoin et imprègne de cette force tous ses membres, c’est-àdire ses actes, y compris celui de croire.
23) C’est pour cela du reste que l’objet de la foi dans la piété est très différent de ce qu’il est dans la simple religion. Le caractère « sacré », c’est-à-dire « interdit », apparaît beaucoup moins accentué, s’il n’est pas entièrement supprimé, parce que l’âme est désormais
. tout entière tournée vers son-objet et se sent pour ainsi dire chez elle quand elle est en rapport avec lui. « Au moment de la plus grande ferveur, le deus absconditus est oublié et le fidèle ne reconnaît pratiquement que le deus revelatus > (HAUTER, dans Rev. Hist. Phil. re, mars 1926, p. 142-144). C’est ce qui fait que ja piété apparaît souvent comme une initiation plus étroite ou comme une Jbération de l’âme, idée qui se retrouve dans presque toutes les religions pieusés, Porphisme par exemple, le christianisme évangélique encore plus.
24) « Aucune tendance psychique ne flotte dans le vide, mais ce
sont des données extérieures et concrètes qui les fixent et qui, en les .fixant, leur donnent leur véritable nature. » 1bid., p. 151.
De plus, non seulement. il y a là une individualisation, il ÿ a aussi par le fait même une caractérisation de l'individu: l’âme pieuse se trouve différente de celles qui ne le sont pas. De même que les habitudes professionnelles donnent à chacun une allure particulière, les croyances dogmatiques déterminent la façon d’être religieux en donnant à la conscience une précision de forme qu’une foi sans dogme ne pourrait avoir. C’est du reste pour cela que le croyant s'attache fortement à ce qu’il croit, persuadé que sa vie religieuse en est l’effet, à peu près comme l’on s’imagine que nos raisonnements affectifs sont cause de nos affections, alors que le soutien intellectuel qu’ils leur apportent ne font qu’en préciser la forme et donc développer la conscience que l’on en a.
Par là nous arrivons à nous rendre compte de la place de la piété dans la vie intellectuelle: elle est l'axe de sa structure mentale et elle constitue pour la conscience, non pas sans doute un instrument de découverte ou de connaissance, mais un moyen d'invention. Une âme croyante n’est pas une âme qui sait, bien que la foi se présente le plus souvent comme une forme de connaissance : c’est une âme qui pense, plus exactement qui crée une forme particulière de pensée. Car si la pensée est, non seulement une connaissance de ce qui est, mais une production d’Idées, lesquelles, par opposition aux idées claires, traductions en termes conceptuels de la réalité matérielle, ajoutent une nouvelle manière d’être proprement spirituelle, la foi apparaît comme une sorte de projection de spiritualité qui colore les choses et les êtres, le monde et la vie, et qui en les colorant leur donne un nouveau caractère, un nouveau style, de même que l’adjonction de certaines lignes ajoute à une construction tel ou tel cachet, et, de simple maison, en fait une oeuvre d'art: Lui demander quelle en est la base scientifique serait faire comme le Béotien qui méprise le Parthénon à cause de son inutilité.
Seulement cette beauté n’est pas une beauté plastique. C’est une beauté qui apprend à voir plutôt qu’une beauté que l’on voit. Beauté de l’enfantement perpétuel de l'esprit, tel que l’a vu saint Paul; beauté des oiseaux du ciel ou de l’herbe des champs entourés de la bonté divine, comme dans l'Evangile; beauté de notre frère le soleil ou de nos frères les oiseaux, telle