‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 132 sur 165 · L’INDIVIDUALISME DE LA FOI · texte numérisé non relu

L’INDIVIDUALISME DE LA FOI

que la concevait un François d'Assise. Ou encore beauté des âmes arrachées à l'empire du démon, comme chez saint Augustin; beauté d'un monde dialectiquement organisé autour de Fidée de Dieu, tel que le voyait saint Thomas; beauté de l’âme imitatrice de Jésus-Christ ou remplie de sa vie intérieure et de son esprit, suivant les expressions de l’Imitation et de M. Olier, tout cela en somme, c’est encore une certaine forme de beauté, celle que saisit un esprit qui transfigure toutes choses et les remplit d’idéal ou, si l’on préfère, d’idéalité.

Ce qu’il y a de vrai dans ce genre de beauté, encore une fois, ce n’est pas qu’elle est une reproduction des réalités à connaître, mais précisément une production réelle de cette idéalité s’ajoutant à ces réalités, vraie non pas de la vérité de ce qui existe, mais de celle des Idées que l’on peut faire exister. C’est du reste ce qu’il nous reste à examiner.

Mais remarquons dès maintenant qu’il arrive que ces croyances ou ces formes de pensée, non seulement individualisent la piété, mais encore la limitent, tout comme l'oeuvre d’un sculpteur, en fixant de la beauté dans un morceau de marbre le rend à jamais incapable d'exprimer autre chose. Une âme croyante, si sincère soit-elle, n’est qu’une forme spéciale et déterminée d’idéalité. Une fois qu’elle est fixée dans sa croyance, elle devient incapable d’en sortir, de même qu’un adulte ne peut supprimer l'empreinte laissée en lui par son éducation antérieure. Sint ut sunt aut non sint. C'est le destin de toutes les oeuvres humaines, de celle de la foi comme des autres.

C’est pourquoi un saint Paul ne pourrait comprendre le Parthénon, ni un ascète les oeuvres profanes, ni en général une âme pieuse les beautés humaines autres que celles de la piété. Qui plus est, il arrive que la foi arrête tout progrès au delà de cette forme, même dans un sens religieux. Un croyant finit par devenir, non seulement incapable de ne plus être croyant, mais incapable de croire autrement qu’il ne croit. Les symboles dont il se sert sont tellement des réalités qu'aucun autre symbole n’est possible. C’est alors que ce qu’il y a dans la foi de vie, d'actualité, de force, s’arrête, se fige et meurt en celui qui croit, parce qu’elle s’est pétrifiée dans une individualité, deve-

nue incapable de sortir d’elle-même pour devenir autre qu’elle n’est.

Aussi peut-on penser que la foi en tant que telle est indépendante des formes qu’elle revêt, exactement comme la vie est indépendante des êtres vivants et que, si elle choque quand on la trouve ainsi fixée dans une forme dont on ne veut plus, il peut cependant y avoir d’autres formes dans lesquelles elle pourrait revivre, de même que le style d’une époque, s’il se trouve le même dans toutes les oeuvres de cette époque, n’est pas pour cela une limite définitive à toute production artistique.

Qu'il y ait donc, sous cette poussée créatrice qu’est la piété, non pas en tant que catholique, mais en tant que religieuse, d’autres manières de croire possibles dans l’avenir, rien ne peut s’y opposer, justement parce que l’objet en est un instrument plutôt qu’un but dernier. Il suffira qu’on ait la même unité de direction, la même absence de repliement sur moi, la même vitalité dans sa formation, pour que, suivant d’autres thèmes présentés par d’autres sociétés, se forment d’autres croyances, soutenant et produisant, elles aussi, une nouvelle idéalité dans la matérialité toujours inerte. Ces croyances-là, à leur tour, seront des créatrices d’individualités : elles aussi auront besoin de doctrine, voire même d’orthodoxie. Pourtant ce n’est pas par elles que vaut la foi, c’est au contraire la foi, en tant que telle, la foi vide et nue, qui peut les faire valoir. Seulement il faut séparer 2) son destin de celui des formes qu’elle crée.

Allons encore plus au fond des choses. Il ne suffit pas en effet, de constater l’existence des formes idéelles que prend l’objet de la piété aux yeux de la conscience. Il faut en étudier

25) Il faut le séparer d’autant plus que ces formes risquent de s'appliquer non seulement à l’objet de la piété, mais à la piété ellemême et d'introduire en elle ce que les idées générales, comme la montré M. PRADINES (Critique des conditions de l’action), introduisent dans la morale, quand on nrétend les prendre comme son fondement: elles ne donnent plus des motifs d’action, mais des déterminations. de l’action, ce qui équivaut, puisque l’action est essentiellement libre, à la supprimer.

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