CONDITIONS D’OBJECTIVISME
les conditions, en faire l’analyse interne pour trouver ce par quoi elles sont capables de résister et de durer, un peu comme on fait l'examen d’une étoffe pour voir si elle est ou non de bonne qualité, si on peut s’en servir avec profit ou la rejeter comme une marchandise sans valeur. En un mot, qu'est-ce qu’il y a dans les idées de piété, en tant qu’'Idées, qui les rende capables d’être des Idées, au sens fort du mot, et non de simples fantaisies illusoires, bienfaisantes ou non?
Remarquons d’abord que l'épreuve à laquelle elles sont soumises est d'ordre religieux. Il ne peut être question, même et surtout du point de vue philosophique qui est le nôtre, de faire une critique rationnelle de telles conceptions. Ce serait les prendre pour des théories métaphysiques, ayant pour but de répondre à des problèmes théoriques, ce qu'elles ne sont pas. Elles sont des instruments de vie religieuse: il faut qu’elles soient capables d’assurer le maintien et le développement de cette vie et nous avons à chercher à quelles conditions. Il y a donc lieu, une fois de plus, de redire que se demander à quoi elles correspondent ontologiquement serait transporter des conceptions religieuses sur un terrain scientifique et donc abuser d'elles. Mais d’autre part rechercher les conditions de leur utilisation religieuse n’est pas du tout prendre une position analogue au pragmatisme, puisqu'il ne s’agit pas plus de conclure de leur valeur religieuse à leur valeur ontologique que de conclure de celle-ci à celle-là. Il s’agit d'examiner ce qu'est la position religieuse et non de prendre la position religieuse pour un succédané ou une fonction de la position scientifique.
1. D'abord nous avons vu que l’objet religieux présente aux yeux de la conscience une objectivité nettement et clairement affirmée. Or, il n’en serait pas ainsi si l'intelligence se heurtait en lui à des impossibilités rationnelles. L'objet religieux doit être objet de pensée et donc doit pouvoir rentrer dans les catégories ordinaires de l’intelligence ou de la raison: Dieu est cause et fin du monde; il est un être distinct et personnel; la Révélation est un fait d'histoire ainsi que la Rédemption, la Grâce est une vie, etc. Ainsi les questions que se pose l'esprit humain et auxquelles la science proprement dite n'apporte pas de réponse,
se trouvent résolues: origine du monde, destinée de l’homme, guérison du mal, etc., de sorte que l'obscurité relative à ces questions, en tant qu’elle est un obstacle au développement de la conscience, est dissipée.
Il en a été du reste de même à toutes les époques: lorsque l’homme ne voyait le monde que sous l’aspect d’une société, il a posé des dieux comme personnalités dirigeantes ou comme initiatrices de privilèges ; lorsqu'il l’a compris comme un univers défini par des concepts, il a intégré dans ses représentations une théologie métaphysique lui expliquant l’origine et le but de sa vie religieuse. Par conséquent cette adaptation des Idéesobjet religieux est toute relative aux formes spéciales de l’esprit et varie avec elles. |
Mais en même temps ces formes doivent être dépassées, précisément pour que les questions posées par la réflexion soient résolues. Car l’esprit de l’homme est ainsi fait que ses raisonnements tombent toujours dans la série infinie: soit pour connaître l’origine du monde, soit pour saisir la nature des choses, soit pour comprendre sa destinée, il en arrive à remonter d’une cause à une autre, à chercher sans les trouver jamais les limites de l’espace et du temps, à passer d’une idée à l’Idée de cette idée, à rechercher les motifs des motifs. Ceci encore est une difficulté au mouvement religieux qui ne s’élance vraiment que si l'esprit sait où il va. Pour ce dernier dvayxn otiva si l’on veut que la vie continue. Voilà pourquoi les Idées religieuses échappent aux mêmes catégories, tellement que l’on peut dire qu’en un sens elles doivent en être la contre-partie: intemporelles, inspatiales, incausales, etc.: Dieu est un être sans cause, en dehors de l’espace et du temps; la Révélation ne peut vraiment bien être saisie par les seules méthodes historiques, la Grâce est inconsciente, et ainsi de suite, de même que les dieux de jadis étaient des hommes immortels, et les dogmes des vérités dont le contenu était indémontrable.
De là ce double fait. D'une part il doit y avoir en elles du « mysteriosum », pour que l’objet ne soit pas entièrement rationabilisable, sans quoi il cesserait par le fait même d’être religieux, en donnant à l’homme le sentiment d’en être le maître, alors que la conscience doit toujours se savoir au-dessous de lui
LE « MYSTERIOSUM » 361
pour que le mouvement se maintienne vers lui. De là un premier écueil, ou plutôt l’un des chemins de traverse par lesquels la piété peut s’écarter de la voie droite en se perdant dans les maquis de la rationalité, où elle ne trouve plus à se nourrir. Ce fut le cas de la scolastique dans laquelle la théologie, pour être davantage une logique, a cessé d’être une religion. C'est le cas de toute théologie qui, pour mieux être une philosophie, finirait par n’être plus que cela. Ce le serait encore de tout mysticisme qui chercherait dans ses convictions mystiques la réponse à des problèmes philosophiques. Dès que la piété prend l’une ou l’autre de ces directions, elle se transforme en autre chose qu'elle-même et s’évanouit comme une fumée dans un brouillard.
Mais d’autre part ce « mysteriosum » ne doit jamais être impensable, ce qu’il serait si l’on trouvait en lui une contradiction formelle ou un irrationnel absolu, quelque chose comme le 17 2 des mathématiciens. Or, puisque ce qu’il y a de rationalité dans les Idées religieuses est essentiellement relatif à l'état de la Raison, leur irrationalité finit toujours par apparaître : les dieux mythologiques ont rendu la vie impossible aux démons qui les avaient précédés; la sagesse d’un Platon, d’un Aristote et de tant d’autres a montré la vanité des dieux de pierre ou de bois : le Père céleste a supplanté le Yahwé du Sinaï, déjà fortement ébranlé par le Dieu des Prophètes; le kantisme a fait s’écrouler les démonstrations de l'existence de Dieu; et le progrès des idées morales n’est pas sans rendre inconcevable la conception d’un Dieu faisant mourir son Fils pour pardonner à son meurtrier — l’homme, — auquel il n'avait pu pardonner une simple désobéissance, comme du reste la disproportion des conséquences de la faute d’un seul pesant sur toute l’humanité ou des châtiments éternels pour punir l’égarement, même passager, de la faiblesse humaine. Lorsque cette irrationalité apparaît ainsi, la croyance se transforme en mythe, et celui-ci devient un obstacle après avoir été un stimulant. On peut sans doute se réfugier dans un fidéisme quelconque, pragmatiste ou non, parler du sens essentiellement pratique des dogmes ou essayer de les sauver par leur valeur morale. Mais là encore il y a un écueil pour la piété: son objet se dissout en devenant objet de sentiment ou d’action et risque d’être plus ou moins vite rem-
placé, en tant qu’objet, par ce sentiment ou cette action, si bien qu’on en revient à un psychologisme qui réduit la piété à n’être plus qu'une activité à vide. C’est du reste pour cela que les Eglises ont toujours protesté contre les tentatives de ce genre, non moins énergiquement que les âmes pieuses l’ont fait contre la trop grande rationalisation de la piété.
Il apparaît donc que les Idées religieuses sont des constructions intellectuelles, destinées à boucher, si l’on peut dire, le trou laissé par les conceptions ordinaires et capables de s’y adapter, mais devant les dépasser. Leur valeur représentative est essentiellement relative et caduque, mais il y a en elles une valeur proprement religieuse, ce par quoi elles soutiennent et dirigent la conscience. (Cela se fait par leur objectité — comme dirait Schopenhauer — c’est-à-dire par la position en elles d’un non-moi qui transcende le moi et s'impose à lui. Ce non-moi n'apparaît comme Etre que dans la mesure où il est un Autre et où cet Autre est irréductible à ce qu’on est.
Or, cette objectité possède un caractère commun à tous les objets religieux: ces Idées apparaissent à l’homme comme enseignées d’autorité soit par des oracles, soit par des prophètes, soit par des Eglises et toujours en dernière analyse par Dieu lui-même, en un mot comme révélées. « Tout savoir sur Dieu est un savoir par Dieu. » C’est ce qu’il nous faut comprendre main-: tenant.
2. Qu'est-ce d’abord qui constitue l’essentiel de l’idée de Révélation, en tant que notion religieuse? C’est précisément que les idées révélées conduisent à Dieu. Le fait qu’elles en viennent — ou, si l’on veut, qu’elles sont censées en venir, — n’est pas précisément ce par quoi elles sont excitatrices de religion; ou plus exactement, on reconnaît qu’elles viennent de Dieu par ceci qu’elles y conduisent #%). L’objet religieux, on l’a fort bien
26) Schleiermacher déjà avait posé la religion comme la révélation de l'infini dans le fini. Mais il semble nécessaire d'ajouter que s’il y a révélation, ce n’est pas tant parce qu’on arrive à connaître l'infini (toute connaissance de l'infini est du reste inconcevable, puisque qui dit connaissance dit définition), mais parce que la religion fait sortir homme de l’ordre humain essentiellement fini pour le faire entrer dans linfini du reste, ou, tout au moins, le diriger vers lui.