LA FOI ET LA RÉVÉLATION
montré, c’est « le saint », c’est-à-dire ce devant quoi l’âme est placée dans un rapport spécial, qu’elle ne pourrait avoir avec aucun autre objet. Il n’y a de Dieu pour l’âme que si elle peut sortir des cadres naturels de la vie, si elle se délivre des conditions habituelles de son être pour pénétrer dans un autre mode d'être. Ainsi les formes de la pensée religieuse, au lieu d'être subjectives, sont essentiellement objectives: ce n’est pas le sujet qui les présente à l’objet pour les y encadrer, c’est l’objet qui les présente au sujet pour qu'il s'y encadre lui-même.
C'est pourquoi toute révélation, nous l’avons vu, est en fonction des connaissances du milieu et du moment ?7). Lorsque celles-ci se bornent à la possession d'images plus ou moins fragmentaires sur la nature physique, c'est parmi les éclairs et le tonnerre que Yahwé parle à son peuple. Lorsque les préoccupations morales ou civiques sont devenues l’aliment de la pensée et de la vie spirituelle, il emprunte la voie des prédicateurs et des prophètes. Lorsque la conscience humaine s’est assez approfondie pour rechercher une religion en esprit et en vérité, nous avons l'Evangile et le Sermon sur la Montagne. Dès que se présente la « fides quaerens intellectum », c'est la tradition ou la Bible qui devient le canal de la Révélation. Ainsi toujours, à la connaissance scientifique s'oppose une connaissance non scientifique, par vision, par prédication, par lecture, par dogme: et toujours la forme est à peu près la même: « On vous a dit... mais moi je vous dis. »
La révélation n’est donc pas une connaissance à proprement parler: elle est une surconnaissance ou même, pourrait-on dire, une anticonnaissance, puisqu'il y a opposition très nette entre elle et tout autre mode de connaître. Elle est par suite la forme fondamentale de la pensée religieuse, irréductible à toute forme
27) Y compris les connaissances religieuses déjà acquises, « Ce que le mystique trouve devant lui est. une humanité qui a été préparée à l’entendre par d’autres mystiques, invisibles et présents dans la religion qui s’enseigne. De cette religion, son mysticisme est d’ailleurs imprégné, puisqu'il a commencé par elle. Sa théologie sera généralement conforme à celle des théologiens. Son intelligence et con imagination utiliseront, pour exprimer en mots ce qu'il éprouve et en images matérielles ce qu’il voit spirituellement, l’enseignement
des théologiens ». BERGSON, Deux sources, p. 255.
rationnelle, et c'est pour cela que son objet se dissout dès lors qu’on veut essayer de le démontrer. Mieux encore, elle libère la pensée de ses catégories habituelles, dans lesquelles elle est comme emprisonnée. Elle agit sur elle un peu comme celui qui, portant à un prisonnier de quoi lire et écrire, lui ferait oublier sa prison matérielle en lui permettant un essor spirituel que ni les chaînes ni les murs ne pourront arrêter. De même par la foi, l’âme se trouve dans un nouveau monde de spiritualité, monde qu'elle se représente comme elle le peut.
La Révélation, c’est donc la pensée de ce qui est en dehors de la pensée, le savoir de ce qui est en dehors de la science, pensée et savoir dont toute la consistance réside en ce qu’elles sont commandées uniquement par leur objet, c’est-à-dire en ce que cet objet est totalement et absolument objet, sans que rien dans le sujet n'ait préparé ni désiré ni sa présentation ni son acceptation. C’est du reste, nous l'avons vu, à partir du moment où il se mettrait sous la dépendance du sujet qu’il s’'évanouirait.
Nous pouvons ainsi définir la surnaturalité de la Révélation par une essentielle et totale altérité de l’objet par rapport à la conscience, puisque celle-ci trouve en lui quelque chose d’irréductible à elle-même, ce par quoi elle est toujours poussée à.se dépasser, bien plus, à se renoncer, tant qu'elle se dirige vers lui. Si maintenant il faut indiquer ce qui constitue l’élément transcendental de la conscience religieuse, nous devrons donc le chercher dans une intentionalité de dénégation d'elle-même s’ouvrant vers un être absolument autre que le sien, pour qu’elle le substitue au sien. L’on arrive ainsi à cette conclusion que le principe de la vie religieuse, c’est la faculté qu'a la conscience transcendentale de se transcender, mais en se reniant. C’est sans doute, pour parler encore comme Bergson, l’«élan vital » qui est au principe de l'énergie spirituelle par laquelle l’homme n’est pas Seulement fait de chair et d’os, mais d'esprit et de conscience ; seulement dans cet élan vital l’homme perd sa vie pour retrouver une autre vie. Nous ne sommes plus placés dans le monde comme un soleil autour duquel nous essayons de tout faire tourner pour attirer vers nous; nous nous plaçons comme l’un des mondes tournant autour de l’Etre et n’existant que dans la mesure où il va vers lui, renversant pour ainsi dire notre vie pour