‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 135 sur 165 · LA FOI ET L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

LA FOI ET L'ÉGLISE

nous reculer de nous-mêmes et monter vers ce qui nous donnera un autre mouvement et une autre vie.

3. Aussi bien la notion de révélation est-elle corrélative de la réalité d’une Eglise, sous une forme ou sous une autre.

Une Idée en effet ne peut être excitative de religion que si le sujet se sent dominé par elle et si par conséquent il est mis dans une attitude intégralement détournée de lui et tournée vers autre chose que lui. Il est donc naturel qu'il y rencontre les autres mieux que s'il s’était enfermé en lui et d'autre part il a besoin de les trouver pour se maintenir dans cette attitude.

D'abord en effet, il n’y a vraiment spiritualité de la vie que dans la mesure où une conscience tend vers autre chose qu’ellemême. Or rien n’est mieux cet « autre chose » que l'être des autres consciences. On a dit et redit que l’homme était essentiellement seul. Cela n’est vrai que du point de vue purement intellectualiste, lorsque la réflexion en arrive à identifier la conscience psychologique de soi avec la conscience transcendentale de la vie ou, si l’on préfère, à réduire la conscience-sujet à n’être qu’une conscience-objet: à force alors de penser à soi, on devient incapable de comprendre les autres et par suite d’être soi-même compris. On n’est seul dans la vie que si on s’isole; on ne l’est jamais quand on s’oublie. De cela les âmes vraiment et profondément religieuses sont la preuve irréfutable: ne vivant plus pour elles, elles savent vivre dans les autres. Nous reviendrons du reste plus loin sur ce point.

Mais d’autre part, c’est dans la communauté des croyants, plus exactement dans la réalisation effective de cette communauté autour des Idées religieuses que se trouve le garde-fou nécessaire contre les divagations de la fantaisie, religieuse ou non, de sorte que, si ce sont les Idées qui créent la communauté, c’est aussi la communauté qui donne aux Idées leur signification et leur portée religieuse. |

On a pu remarquer en effet ?#) que le mysticisme ne demeurait vraiment sain que dans la mesure où il était orthodoxe, c'est-

28) Cf. DeLacroix, Etudes d'histoire et de psychologie du mysticisme,

à-dire pratiquement, en union avec la communauté. Car dès lors qu’une pensée nouvelle est émise ici ou là par telle ou telle individualité qui aura su se déprendre de la routine ambiante pour créer une nouvelle activité spirituelle, sous peine de tomber dans le vide en ne répondant nullement aux aspirations de son milieu, elle cherchera l’adhésion de masses plus ou moins grandes et d’esprits plus ou moins nombreux. Or, pour rester en communion et pour maintenir une base d’entente avec les autres, elle doit se défier de tout ce qui ne serait en réalité que conception personnelle pour arriver au maximum d’altérité ou d’objectivité et trouver ainsi ce par quoi sa conscience n’est plus un état psychique particulier, mais une forme transcendentale de la Conscience religieuse. Et cela, elle le trouve dans sa communion avec les autres consciences.

Une Eglise est donc d’abord le moyen d’assurer cette objectivité de la foi et cette transcendentalité de la conscience. Il y a plus en elle qu’une somme de fantaisies ou d'opinions individuelles, mais une conscience commune, puisqu'il y a direction en un même sens; et c’est cela qui unit les hommes, parce que c’est par cela que les hommes trouvent ce qu’ils ont en eux de proprement humain. En ce sens l’on peut dire que c’est par l'Eglise qu’il y a révélation, puisque par elle les croyances deviennent vraiment objet religieux.

Mais cette Eglise elle-même risque d’être un dissolvant de ce dont elle a été le principe, à partir du moment où « la lettre » se substitue à « l'esprit ». Il arrive en effet que la Révélation se transforme en « vérités révélées » ou en dogmes, à mesure qu’elle descend dans le cadre des catégories ordinaires de la pensée et que l’objet de piété se change en objet de théologie. En même temps l’Eglise-éducatrice de religion se transforme en Eglise autoritaire, dont la conscience collective devient objet au lieu d’être sujet, tout à fait de la même façon que la piété risque de se prendre elle-même pour objet lorsqu'elle veut se définir, et se condamne alors à n’être plus de la piété. Nouvel écueil et non le moindre. Toute la religiosité de l’objet disparaît alors?*), puisqu'on le réduit aux conditions ordinaires de la

29) « Quand une religion devient orthodoxie, elle perd à tout jamais son intériorité », W. JAMES, p. 290.

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