‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 137 sur 165 · NATURE DE L'ESPÉRANCE · texte numérisé non relu

NATURE DE L'ESPÉRANCE

cela que l’on présente cette volonté comme un moyen certain de progresser dans la vie spirituelle #).

Car il faut que ce désir subsiste. Le renoncement à toute espérance de salut, pourvu que la gloire de Dieu soit assurée, fût-ce au prix de la damnation éternelle, ce qu’on a représenté comme un « pur amour » plus élevé en perfection, a été rejeté comme forme non authentique de la piété chrétienne. Là encore, ce n’est pas en vertu d’un raisonnement logique, puisque dans la circonstance il semblerait plus logique de magnifier ce désintéressement absolu que de le condamner; c’est en vertu d’un fait psychologique: si l’homme renonçait à recevoir, il détruirait en lui toute base affective et finirait par se mettre à l'égard des biens surnaturels dans un état de complète indifférence, fort préjuäiciable à la piété et à la morale #).

33) Cf. FABER, Tout pour Jésus, p. 271.

34) En effet cette indifférence peut aller jusqu’à ne plus se soucier du tout de soi et de ce qu’on fait pour ne plus s'attacher qu’à la gloire de Dieu; et comme Dieu n’a pas besoin de l’homme pour assurer sa gloire, on en arrive à une passivité complète et même à l'inconscience morale. Cf. MoNTMORAND, p. 252-253. —__ Remarquons d'autre part que, si contre cette passivité intervient un certain objectivisme, c’est-à-dire l’attachement à un objet présenté de l’extérieur par le dogme ou par la raison, il en résulte alors une certaine discipline du sentiment, qui évite de tomber dans un sentimentalisme démoralisant, Mais ce qui évite ainsi toute déviation vers ce qu’on a si bien appelé l « impérialisme mystique », ce n’est pas tant la souveraineté de la raison sur le sentiment que la nature de celui-ci: il se tourne vers un objet autre que lui, au lieu de se replier sur lui; la valeur-fin n’est pas changée en une valeur-moyen, il est inclinatif et non émotif. En un mot c’est un sentiment d'amour et non un amour du sentiment.

Peut-être même pourrait-on soutenir qu’un rationalisme ortho- - doxe, comme celui du dix-septième siècle, fut beaucoup plus la cause

du naturalhisme du dix-huitième que la piété d’un Fénelon, d’abord parce que la réaction antijanséniste avait nui à la piété en lui substituant une théorie plus facile de la vie surnaturelle, ensuite parce qu’en donnant comme règle à la religion une orthodoxie des idées, on mit la piété à être orthodoxe, plutôt qu'à développer un amour effectif de Dieu, enfin parce que Fénelon lui-même voulut lui aussi théologiser, si l’on peut dire, sa piété et en arriva à une assimilation théorique de la nature et de la surnature. Si le dix-huitième siècle, l’époque la plus raffinée en même temps que la plus irréligieuse de notre histoire, a suivi de près le « grand siècle chrétien », c’est parce que celui-ci, siecle de rationalisme et de foi orthodoxe, avait discipliné les esprits plutôt que formé les coeurs. On a donc pris la foi pour de la piété; on a continué à croire en Dieu, mais on a cessé de l’aimer. Ensuite

La vertu d'espérance est donc un sentiment tel que l’on attribue à la piété, non seulement d’être vraie comme le veut la foi, non seulement d’aller à l’infini comme le demande la charité, mais encore d’être réellement et profondément efficace, bien que cette efficacité ne vienne en aucune manière de nous. Par suite on lui consacre toutes les affections et toutes les inclinations sans avoir le moindre doute sur la valeur de cette consécration, sans avoir non plus la moindre estime pour l’acte que l’on fait de s’y consacrer. De cette façon l’espérance est entièrement surnaturelle dans son objet sans cesser d’être humaine dans son principe. C’est du reste pour cela que, tout en étant surnaturelle, elle ne cesse pas d’être une vertu: là encore l’expérience a donné à l'Eglise et aux maîtres de la vie spirituelle d’être très profondément psychologues.

Le résultat de la vertu d'espérance est donc de mettre l’unité. entre toutes les tendances et tous les désirs, de créer ou plutôt de former une volonté en lui donnant un objet assuré, de la même façon que la foi donne à l'intelligence un objet précis qui en fixe l’orientation et la forme. L'énergie du vouloir est ainsi réalisée par l’unité des volontés et l’âme se trouve, à l'égard de ce qu’elle veut, en pleine sécurité et en pleine paix. Ce résultat est d’autant plus solide qu’il est basé en fait et sur la certitude de son objet et sur l’affectivité du sujet. Seulement celle-ci n’a pas conscience d’elle-même : l’âme met son seul appui dans l’objet, de telle sorte que ce qui pourrait ébranler cette paix est attribué aux défectuosités personnelles de ses sentiments.

Le rôle de l’ascétisme ici est de faire en quelque sorte ce que la théologie fait pour la foi: il est une discipline organisée et méthodique qui codifie l’activité, pendant que d’autre part la prière entretient le don de cette activité. Il y a donc une différence énorme entre cet ascétisme et une culture morale proprement dite, puisque l’assurance qui en résulte est basée non sur le

fait qu'on s’est entraîné ou exercé, mais sur ce pour quoi on l’a fait. 35). |

la foi est tombée, n’ayant plus rien dans les coeurs qui la soutienne. Ce ne sont donc pas les sentiments envers Dieu qui dépendent de l’idée qu’on a de lui, mais bien le contraire,

35) C’est pour cela que les auteurs spirituels ne cessent de mettre en garde contre toute agitation ou toute précipitation dans les efforts,

Page 1