‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 138 sur 165 · L'ESPÉRANCE ET LE PROBLÈME MORAL · texte numérisé non relu

L'ESPÉRANCE ET LE PROBLÈME MORAL

Cette confiance est dite surnaturelle parce qu’elle s’oppose à la confiance purement naturelle de l’homme énergique qui, ron seulement sait ce qu'il veut, mais aussi sait qu’il le veut%6). Il n’y a alors qu’une volonté bien exercée, puisant sa force en eliemême, de telle sorte qu’un obstacle imprévu ou trop grand peut la trouver désemparée, tandis que la volonté surnaturelle ne l’est jamais, certaine qu’elle est que l’appui sur lequel elle compte ne lui manquera pas.

Si donc l’on considère le problème moral en tant qu’il se pose à chacun dans la vie comme celui de l’attitude pratique à prendre, nous nous rendons compte que la vertu d'espérance est une solution de ce problème, tout comme la foi en est une du problème intellectuel. Elle s'oppose d’une part au matérialisme moral qui ne tient compte pour agir que des intérêts du moment, comme l’épicurisme, d’autre part à la fierté plus ou moins orgueilleuse de l’homme qui suit sa conscience simplement parce que c’est

même aussi contre toute inquiétude sur les résultats. On doit faire ce que l’on peut, sans se demander si l’on y réussit, car, contrairement à ce qui se passe pour tout le reste, la bonne volonté et l’intention droite suffisent: Dieu ne demande pas le succès, mais l'effort.

36) Cette opposition se remarque particulièrement à propos du problème pratique de la souffrance. On en connaît la solution chrétienne: la souffrance est une épreuve envoyée par Dieu, spécialement aux âmes qu’il préfère, pour leur assurer une plus grande perfection et leur donner un bonheur plus spirituel; il faut donc laccepter et s’y soumettre avec pleine confiance en sa volonté, suivant l’exemple et les préceptes du Christ: il faut même l’aimer comme moyen de s'unir à lui.

Il semble évident aux âmes chrétiennes que nulle solution meil-

leure ne peut être présentée. Cependant on peut envisager la souffrance comme une des formes de la lutte pour la vie et une conséquence directe du travail inhérent à cette lutte, travail rendu parfois pénible à cause des difficultés qui s’y opposent, Elle serait donc, non pas un mal, mais le moyen d’en triompher. Nous ne la jugeons comme un mal qu’à cause de l’erreur dans laquelle tombe notre instinct de conservation, lorsqu'il préfère la jouissance de la vie à la vie elle-même.

Seulement cette conception ne peut être comprise et réalisée pratiquement que si la réflexion trouve son point d'appui en une volonté assez forte pour voir les choses en elles-mêmes et non par rapport à nos désirs; et ceci est plus difficile que d’accrocher un sentiment à une réalité extérieure. Pourtant de tels sentiments risquent bien plus de tomber dans l'erreur ou l'illusion que s'ils se basaient sur la réalité intime de la nature humaine: aucune existence n’est aussi certaine pour l’homme que la sienne propre.

sa conscience, à la façon des stoïciens 57). La piété est une volonté résolue, mais qui a besoin de se sentir un appui d’en haut, comme celle de Pascal.

Il est vrai que pratiquement ces conceptions de la vie morale peuvent se mêler à des degrés divers, avec plus encore de facilité que la science et la foi peuvent coexister dans un même esprit. Le dicton populaire: « Aïde-toi, le ciel t'aidera », est une des formes de ce mélange, et on ne peut se dissimuler qu’il y a en lui un correctif de la tendance chrétienne. Car enfin n'est-il pas pour une large part la contradiction du conseil évangélique de s’en remettre à Dieu qui nourrit les oiseaux du ciel et fait pousser l'herbe des champs, au lieu de s'occuper de ce que l’on aura à manger ou de quoi l’on se vêtira?

Mais précisément dans ces compromis plus ou moins équilibrés une question ne peut pas ne pas se poser: dans le chassécroisé qui se produit alors.entre les diverses tendances et par lequel elles influent les unes sur les autres, est-ce le caractère

37) Il pourrait être intéressant de comparer ici la position morale de la vertu d'espérance à celles de l’épicurisme et du stoïcisme.

L’épicurisme s’attache au plaisir. Or il se trouve très vite dans la nécessité d’y renoncer, soit parce que le plaisir présent amène ensuite de la souffrance, soit parce qu’on se prive aujourd’hui pour obtenir un bien futur plus ou moins aléatoire. On en arrive finalement à l « ataraxie », c’est-à-dire à l’indifférence, Le problème moral se résout ainsi par la suppression de l’action, donc de la morale.

Le stoïcisme au contraire pose un Bien idéal, une vertu à réaliser au dehors de la vie sensible, au besoin contre elle. Mais dans la pratique, comme la vie morale est attachée au monde sensible, il faut composer avec lui. ‘On en arrive alors à une sorte de casuistique, d’'accommodement de la vie pratique et des intentions idéales (Cf. les travaux de M. PRADINES).

Cest que l’un a posé son objet en l’homme lui-même, l’autre l’a mis tellement au-dessus que le contact est perdu. D’une part l’action est repliée sur elle; de l’autre elle se contredit.

Avec la vertu d'espérance au contraire, l’objet est posé en dehors, comme dans le stoïicisme, et il est le Bien de l’âme comme dans Pépicurisme, de telle sorte que la morale est à la fois sentimentale et objective.

C’est pour cela que la morale: religieuse est plus efficace que toute morale théorique ou rationnelle, mais à la condition’ d’être d'abord une morale, c’est-à-dire fondée sur une volonté résolue. Autrement elles n’apporterait qu’un désir de bonheur et une casuistique pratique, comme il arrive chaque fois que la piété n’est qu’une attitude extérieure dénuée de fondement solide dans la formation de la conscience, Cf. plus loin.

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