LA CONSCIENCE MORALE
moral qui donne à la piété telle ou telle tonalité affective, ou
inversement? Les âmes à la fois pieuses et énergiques, doiventelles leur énergie à leur piété ou leur piété à leur énergie?
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En fait la question est en ces termes assez mal posée. Car elle implique qu'il y aurait deux formations, l’une et l’autre achevées et réagissant l’une sur l’autre, ce qui n’est pas. Il n'y a pas action de la piété sur la conscience ou inversement, comme si la piété était une chose et la conscience une autre; mais il y a formation globale de l’une ou de l’autre, comme de deux individualités différentes. Ce qu’il faut se demander, c’est ce qu’il y a de caractère, de force et d'énergie, lorsqu'il y a piété et ce que la piété ne peut réussir à donner *#).
L’espérance a pour effet, avons-nous dit, de mettre une unité plus étroite dans les diverses tendances. C'est dire qu’elle aussi, tout comme la foi pour l'intelligence, crée un type particulier, d'autant plus accusé que cette unité sera plus accentuée.
Seulement s’il y a ainsi unité dans les tendances et les désirs, cette unité peut être plus ou moins large, suivant que sont plus nombreux les désirs orientés, et moins nombreux ceux qu'on aura supprimés. Nous avons vu que le renoncement était le fondement primordial de la piété et aussi que le désintéressement absolu lui était contraire. On entrevoit par suite qu'entre ces deux extrêmes exclusifs de la piété, une vie totalement pour soi et une vie totalement contre soi, il reste une marge importante laissant aux âmes la possibilité de pousser plus ou moins loin leur renoncement et leur activité. Ou bien l’on se considère soi-même et toutes choses comme du fumier, suivant l’expression de saint Paul, et l’on n'attend alors rien de soi ni d’elles, mais tout de Dieu; ou bien l’on tourne toutes choses et soi-même vers Dieu et l’on agit en conséquence; ou bien et le plus souvent,
38) De plus il nous faut prendre garde, répétons-le, à ne porter ici aucun jugement de valeur, ce qui fatalement nous entraînerait sur un terrain qui n’est pas le nôtre. Il nous faut donc examiner la morale de la piété, non pas en tant que bonne ou mauvaise, mais en tant que fait, pour voir en quoi elle consiste. (C’est du reste Ce qui nous amène à étudier son objet plutôt que son action.
on mêle ces deux formes de la piété dans des proportions qui peuvent varier à l’infini.
Ce sera par exemple le type de l’ascète, pour qui tout ce qui n'est pas piété est inutile ou dangereux et qui se sépare complètement de la vie ordinaire pour se consacrer à des façons de vivre, traitées, elles aussi, de folie par ceux qui vivent en dehors de la piété. Tel encore le type du moine ou du religieux, confinés dans des tâches médiocres, mais trouvant moyen de les transfigurer à leurs yeux par la valeur qu’ils leur attribuent. Tel le type de l’apôtre, qui subordonne son activité à l’idée dont il se fait le champion, persuadé qu’il n’y a de salut qu’en elle et ne reculant devant rien pour la réaliser ou la propager. Tous ont ainsi une forme de vie morale comme objet de leur conscience, et c’est cet objet qui donne précisément à cette conscience le caractère qu’elle présente.
Mais quelles que soient les nuances particulières à chacun de ces types, quelque chose leur est commun et constitue leur forme catholique, à savoir précisément le renoncement à toute activité propre en faveur d’une activité indiquée du dehors, plus précisément l’abandon de toute initiative pour se laisser diriger et façonner par l'idéal catholique. La défiance de soi n’est-elle pas perpétuellement conseillée, défiance de ses forces, défiance aussi et peut-être surtout de la certitude de la conscience, plus faillible encore que peccable?
En cela du reste l'Eglise catholique se montre l’héritière, non seulement des religions, mais encore des morales anciennes, puisque ce qui a déterminé le fait moral, ce fut l'indication faite aux hommes par la collectivité des volontés communes et puisque le devoir, avant d’être un impératif catégorique, forme a priori de la raison pratique, a été un impératif social mis en chacun par la conscience de tous.
Seulement il est un point remarquable sur lequel on n’a pas assez porté l'attention, c’est que la morale par piété est très exactement la morale sans obligation que l’on a voulu présenter comme la meilleure %), Non pas que cette suppression de toute
39) On peut dire aussi qu’il s’agit, en opposition à la morale par « pression sociale », de la morale par « élan d’amour >», suivant la très heureuse distinction apportée par BERGsoN entre les « deux