LA MORALE ET LA PIÉTÉ
règle impérative consiste à laisser l’âme pieuse entièrement libre de suivre ses fantaisies : de même que, s’il y a un sentiment très inférieur à la raison, il en est un qui la surpasse, de même, si une morale sans obligation peut être très inférieure, elle peut aussi être très supérieure, lorsque l’âme agit plus par amour que par devoir. Ce qu'elle fait, bien que cela lui soit conseillé du dehors, elle ne le fait pas parce qu’elle est commandée, mais parce qu’elle veut le faire et elle ne veut que cela. Là encore c’est l’intentionalité qui est principe de son attitude, et elle l’est, non en tant qu’intentionalité, mais en tant que celle-ci est fixée et déterminée par un objet {?). C’est du reste pour cela que l’âme pieuse possède à la fois tant de force et tant de paix ‘).
Il est donc incontestable que la morale de la piété donne à la conscience une structure profondément unifiée, une assurence complète, l’unité des vouloirs, tout cela parce qu’elle possède une individualité nettement marquée.
La question doit par conséquent se poser du point de vue de l’objet: il s’agit de savoir, non pas précisément ce qu'est la moralité de l’âme pieuse, mais plutôt ce qu'est la morale réalisée par la piété. Et pour cela, il faut savoir quelle est la nature morale de l’objet intentionalisé.
Nous venons de remarquer que la morale à caractère de contrainte devient dans la piété une morale d'amour, un élan autonome et libre. Il en résulte une position toute différente de l’âme au sein du monde social ou physique.
sources > de la morale (cf. p. 98). « Il y a encore obligation, si l’on veut, mais l'obligation est la force d’une aspiration ou d’un élan, de l'élan même qui a abouti à l’espèce humaine, à la vie sociale, à un système d’habitudes plus ou moins assimilable à l'instinct » (Ibid. page 52).
40) Ce n’est pas « la force pure que nous rencontrons dans la religion, mais la force individuellement déterminée et avec une physionomie nettement définie. Un dieu n’exerce pas seulement sur nous sa puissance, il manifeste cette puissance dans une certaine direction qui est toujours la même. » HAuTER dans Rev, Hist. Phil. rel. mai 1926, p. 259. , | 41) « Une autre volonté avait pris la place de la sienne, volonté toute divine, qui lui était cependant si propre et si naturelle qu’elle se trouvait infiniment plus libre dans cette volonté qu’elle ne lavait été dans la sienne propre. >» DELACROIX, Etudes, p. 150, à propos de Mme Guyon.
Par rapport au monde social, l’âme devient indépendante, tellement qu’au lieu de subir, tout au moins d'accepter, elle crée. Ce fut du reste le rôle des grandes âmes religieuses d’être des fondatrices de moralité. L’Evangile a apporté l’idée de fraternité dans une société basée sur l’esclavage; les moines ont soutenu l’idée d'effort et de travail dans un monde miné par le goût du luxe et du plaisir; le Poverello a guéri, le mot n’est pas. trop fort, maintes âmes catholiques de l'impérialisme qui est l'écueil des sociétés religieuses; et l’Imitation, François de Sales ont appris le recueillement et la vie intérieure. Toute l’histoire de la piété en général n’est que celle d’une création continue de valeurs nouvelles modifiant l'aspect général de la vie aux yeux de la conscience, :de telle sorte que celle-ci, loin d’être une simple connaissance des moeurs, est une oeuvre véritablement nouvelle, dont c’est, non pas l’obligation, mais la beauté intrinsèque, qui fait de plus en plus la valeur de moralité.
S'il est vrai que la morale n’est pas seulement l'accord de la vie avec des règles plus ou moins convenues posées par la société qui nous entoure, mais aussi et peut-être surtout une « expérience », si la conscience psychologique et la conscience morale ne font qu’un ou tendent à ne faire qu’un, si l’une et l’autre nous sont un moyen de contact entre notre être individuel et l'être général des choses, si par là nous sommes dans la vie, non pas comme un grain de sable placé au milieu des murs d’un édifice, mais comme un foyer d’où rayonne la chaleur qu'il reçoit, si bien que notre conscience est encore bien plus une action qu’une connaissance, si enfin c’est par cette action que nous sommes, que nous devenons, que nous produisons de l’être, alors cn peut dire que la piété donne à notre action de devenir, non seulement une vue sur la réalité, mais aussi un facteur de réalité. Que l’on compare seulement la position de l’homme pieux au sein de la nature avec celle qu’il avait lorsqu'il se croyait le jouet d’un fatum tout-puissant et l’on sentira combien par cette volonté résolue, il devient le maître de lui-même et de ses destinées et par conséquent du monde ?). Quand la piété guide, ce n’est pas seulement le bien d’un homme qu’elle fait
4) C’est pour cela du reste que le dogme de la Rédemption est lc dogme fondamental du christianisme.