‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 142 sur 165 · LA CHARITÉ ENVERS DIEU · texte numérisé non relu

LA CHARITÉ ENVERS DIEU

raient abuser ceux qui glorifient l’amour-passion ou pratiquent l’ « impérialisme mystique ». Mais on ne le ferait qu’en tournant à contre-sens une telle expression et un tel amour: l’amour-passion et l’impérialisme qui s’en autorise, ont pour objet de tout prendre pour se satisfaire; celui dont on parle ici ne veut au contraire que tout donner, et il le fait, non en s’affranchissant de ce que la loi commande, mais en se mettant au point où elle n’a plus besoin de commander. Aussi est-il « capable de tout » et surtout d'assurer la vie intérieure en dépit de toutes les limites extérieures: « Fatigué, il ne se lasse pas; contraint, il n’est pas asservi; menacé, il n’est point troublé » L'âme a tout ce qu’elle désire, parce qu’elle ne désire que de donner ce qu’elle a.

Enfin, on formule l'essentiel de cet amour: « Qui n’est pas prêt à tout souffrir et à faire toute la volonté du bien-aimé, ne sait pas ce que c’est d'aimer. »

La charité est donc une orientation complète vers une réalité suprême et unique à laquelle conduit tout ce que l’on fait et tout ce que l’on éprouve, rien d'autre n'étant accepté qui soit capable, d’une façon ou de l’autre, d'en détourner. Une seule chose compte: Dieu, parce qu’on n'aime absolument que lui, et il compte absolument, parce qu’on l’aime parfaitement. Toutes les émotions n’existent qu’en fonction de lui, parce qu'on a abandonné tout autre désir, si bien que tout ce qui s’y rapporte est cause de joie, mais non de tristesse °°) : puisqu'on n’a d'autre désir que ceux de Dieu, ils sont toujours satisfaits. Tout le reste laisse l’âme profondément indifférente 50P).

I1 y a donc en ce sentiment une cristallisation complète: seulement au lieu que cette cristallisation se soit faite autour d’une réalité extérieure contre laquelle la vie intérieure pourrait se heurter — alors il y aurait conflit entre ce qu’on aime et l'amour qu’on en a — elle s’est faite autour d’une idée dont elle est elle-même le principe. Il arrive dans l’amour humain, nul ne l’ignore, que tout dans l’objet aimé soit vu à travers le

50a) Ayant abandonné toutes choses, ils (les disciples de François d'Assise) n’avaient point de peine à se réjouir infiniment. > JOERGENsEN, Fr, d’A., p. 98.

50b) « Te siquidem praesente, jucunda sunt omnia; le autem absente, fastidunt cuncta ». Imit., IL, 34, 1.

voile de cet amour, si bien qu'on peut se demander si l’objet n'est pas beaucoup plus l’occasion que la cause, si c’est l'amour que l’on aime, ou la personne aimée. Dans l’amour divin la question ne se pose plus: toute la représentation de ce qu'on aime dépend de l’amour qu’on en a Sans doute l’objet en un sens se présente du dehors, puisque c’est le milieu éducatif qui l'offre à l’âme pieuse; mais c’est un objet idéal. L’aperception, ou l’appréhension, au sens étymologique du mot, de cet objet ne consiste pas dans une impression sensible qui agit sur les facultés émotives, mais dans une intelligence de cette idée assez profonde pour pénétrer jusqu'aux facultés affectives: ou plutôt on ne reçoit et on ne comprend cet idéal que dans la mesure où ce sont ces dernières qui le reçoivent et se donnent à lui.

C’est pour cela que la piété semble à l’abri, sinon de toute illusion, du moins de toute désillusion possible 51). Puisqu’elle se donne elle-même son objet, et qu’elle se le rend aimable en l’aimant, la réalité de celui-ci à ses yeux dépend tout entière du sentiment qu’elle développe en elle 2). Son amabilité consiste dans l’amour qu’on a pour lui et il n’y a ni déception 53), ni trahison possibles, ce que l’on exprime en disant que le Créateur est plus digne d’amour que les créatures. C’est donc la piété qui console quand les affections humaines ne suffisent plus 54).

51) « Et si tua defuerit consolatio, sit mihi tua voluntas et justa probatio pro summo solatio. » Imit., IL, 16, 2. « Dilectio creaturae fallax et instabilis: dilectio Jesu fidelis et perseverabilis. » Ibid.;, IL, 7, 1

52) « Quidam amando me intime didicit divina et loquetur mirabilia. Plus profecit in relinquendo omnia, quam in studendo subtilia.» Imit., III, 43, 4.

53) Cf. Pr. pr., p. 850 sqq. On donne même cet attrait à la piété de pouvoir enrichir la gloire de Dieu. Ajoutons -du reste que cet amour se présente sous une forme d’autant plus sensible qu’il a pour objet non pas un Dieu abstrait, mais une idée fort concrète de la personne du Christ, qu’on imagine douée de tous les charmes et de toutes les amabilités. Par exemple: « Notre Seigneur n’est pas susceptible » (de ToURVvILLE, p. 8); « C’est lui qui commence à nous aimer » (/bid., p. 22).

54) LEUBA fait remarquer (Psychologie du mysticisme religieux, passim) que la plupart des grands mystiques ont eu d’abord dans leur vie une période de souffrance, « du fait d’une mauvaise adaptation à leur milieu social », de sorte qu’ils ont cherché dans l’amour divin ce qu’ils ne trouvaient pas dans les relations humaines. « De tous les moyens de libération, il n’en est aucun qui égale l'amour, amour divin ou amour humain, car les relations amoureuses satisfont ce qu'il y a

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