LA CHARITÉ ENVERS DIEU
On oublie ses déceptions et ses déboires en elle, parce qu’on idéalise son objet en raison même des déboires qu’on a eus. Si jamais on éprouve quelque déception, c’est à soi-même et non à Dieu que l’on s’en prend 5): au lieu de se plaindre, on se transforme et on en arrive à renoncer à toute consolation. C’est ainsi que Dieu apparaît plus aimable à mesure qu’on développe en soi sa capacité de l'aimer. On développe en même temps toutes les raisons d’être heureux; et si, dans la piété comme dans les autres sentiments, l’on n’est pas maître de ses émotions, puisqu'elles ne se produisent pas à volonté, du moins on est toujours content de ce que l’on a, puisque c’est à cela même que l’on s’applique et non à avoir ce que l’on juge capable de nous donner du contentement.
L'amour de Dieu est donc un véritable secret du bonheur et il l’est d’autant plus sûrement que, quand il est vrai, ce que l'on cherche en lui, ce n’est pas le bonheur, pas même celui d’aimer, mais simplement à aimer pour aimer. Bien entendu, on n’y réussit que si cet amour est complet; et c’est pourquoi une piété qui ne prendrait pas toutes les puissances de l’âme, ou toute piété artificielle qui n’a pas encore pénétré jusqu’au fond, parce que d’autres puissances n’ont pas eu l’occasion d’entrer en conflit avec elle et par suite d’être dominées par elle, est une cause de crise psychologique et morale. Elle peut servir à la résoudre, certes, mais elle peut servir à l’aggraver: les idées mises par elle dans la conscience n'ayant pas au fond des tendances correspondantes suffisamment fortes, elles aideront les illusions plus qu’elles ne les dénonceront.
Mais il y a autre chose à considérer dans ce bonheur que le bonheur lui-même, cela justement qui intéresse le philosophe, à savoir sa forme. Nous avons vu que la foi était au fond une certaine structure de la volonté et que dans l’une et l’autre, il y avait non seulement une charpente qui en assurait la solidité, mais un style qui en faisait la beauté. Il en est de même du bonheur de l’âme pieuse: il n’est pas seulement complet, il
de plus fondamental et de plus irrésistible parmi tout l’ensemble des fonctions physiologiques et des aspirations innées » (p. 446).
55) « Il y a des moments où Dieu semble très loin de moi-même; mais c’est toujours par ma faute ». W. JAMES, p. 62.
n’est pas seulement intense, il est, lorsqu'il est réel, une véritable oeuvre d’art, devant laquelle on ne peut que s’incliner, comme on s'incline devant une Vierge de Primitif. Que l’on se rappelle simplement l'impression éprouvée devant telles « petites soeurs des pauvres », à voir le calme et la paix que leur donne une abnégation constante, ou même devant tel curé de campagne qui, malgré des dehors plus ou moins frustes, présente, avec une richesse insoupçonnée de vie intérieure, une simplicité complète de conscience, dans le meilleur sens du mot, et une abnégation non moins grande, puisqu'elle s’ignore ellemême. Mais d’où vient une telle impression et en quoi consiste cette forme spirituelle dont nous parlons?
C’est que ce bonheur est l’idéal même du bonheur humain, l'épanouissement complet de tout ce qu’il y a de plus spirituel dans l’homme, sans cette fausse note qu’ajoute la jouissance dans la vie de l'esprit De même que la pureté d’une ligne vient de ce que rien n’en brise l’unité, que l’harmonie d’une mélodie consiste dans l’accord complet de tous les sons et de toute l’inspiration, de même une vie d'homme est belle, lorsqu’elle a trouvé, avec la simplicité absolue de sa direction, l’unité totale de sa nature. Tout ce qui est composé est artificiel: et c’est parce que nos vies ordinaires sont un mélange de matérialité et de spiritualité qu’elles restent des oeuvres artificielles et plates, un peu comme ces ustensiles vulgaires et sans beauté, qui ne sont que commodes et pratiques. Au contraire, à partir du moment où l’unité des pensées et des tendances se trouve réalisée par leur fusion dans un sentiment unique, il se produit la même chose que dans une oeuvre d’architecture, lorsque tout ce qui est construction est fondu et harmonisé dans l'unité du style. Or ce qui est artificiel dans l’homme et le matérialise, c’est ce repliement sur lui qui s'appelle la jouissance. De même qu’un amour humain n’est beau justement que dans la mesure où il n’est plus l'amour du plaisir sous une forme ou sous une autre, de même c’est parce qu’il n’y a plus du tout dans la piété de cette recherche de la jouissance et qu’elle est tout entière tournée vers ce qu’elle aime, que son bonheur devient de la beauté.
Car alors il est une Idée faite homme, un Verbe Incarné. La Foi avait posé une représentation, l’'Espérance avait réalisé