‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 144 sur 165 · LA CHARITÉ ENVERS LE PROCHAIN · texte numérisé non relu

LA CHARITÉ ENVERS LE PROCHAIN

humaine en devenant chair et sang, si l’on peut dire, par l’émotion qui s'empare de tout l'être. Faute de cette Incarnation, cette Idée serait à jamais hors de nos prises, invisible et incompréhensible; grâce à elle, elle est saisie par nous, malgré ce que nous avons de matériel, et elle l’est avec tout ce que nous sommes de spirituel et de vivant. Cette Idée, c’est le salut de l’homme dans la Sainteté, par laquelle nous échappons au fatum des anciens, sans nous révolter contre l’adversité, sans employer les ruses et artifices de notre habileté, mais en nous décentralisant de nous-mêmes pour faire vivre en nous autre chose que nous. En termes plus simples, c’est la perfection de la spiritualité par l'amour total de Dieu et l’oubli complet de soi-même.

Ce qu’il y a de vrai dans cette beauté, c'est donc d’abord la position prise par l'esprit. Plus exactement encore, c'est ce mouvement qui fait sortir l’homme de lui-même et ie lance vers ce qui le dépasse, pour qu’il trouve, sinon dans la conception qu’il s’en fait, au moins dans cet élan, la réalisation de son être. Du reste n'est-ce pas par là que l’homme est esprit, s’il est vrai que l'esprit n'est pas une chose — tout ce qui est chose est matière — mais la relation que l’on voit et que l’on met entre les choses, ce par quoi les êtres individuels sont de l'être et de la vie?

Mais en tout cela nous ne sortons pas de la vie psychologique de l’âme pieuse. Il nous reste à nous demander si cette beauté n’est pas inhérente à l'objet même de cet amour, transcendante par conséquent à cette vie psychologique. Il ne sera pas inutile toutefois d'examiner auparavant un autre aspect de la charité: l'amour du prochain. .

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La charité n’est pas seulement l'amour de Dieu, mais aussi celui du prochain. Or, à ce sujet, la piété peut être un enrichissement ou un rétrécissement, suivant qu’elle inclut en elle les autres sentiments, en particulier les dispositions affectives à l'égard d'autrui *6), ou qu’elle exclut ce qui ne s’y rapporte pas

56) Sur ce point plus que sur tout autre, les dispositions natu-

relles des tempéraments et des caractères ont leur rôle. Mais le fait que le tempérament est différent suivant la forme de mysticité ne

I1 y a donc lieu d'examiner ce qu'est cet amour du prochain, tel que la piété le recommande.

Aimer comme soi-même, c’est vouloir et faire pour le prochain ce que l’on voudrait qu’on nous fît à nous-mêmes. Il n’est rien demandé de plus. Par suite, la part émotionnelle, ce qui est tendresse, affection ou amitié, ne fait pas à proprement parler partie de cette charité57). Tout dépend de ce que l’on voudrait qu’on nous fît. Or, l’âme pieuse ne demande rien de plus pour elle que d’être pieuse. Il en résulte que la charité envers le prochain risque de n’être qu’un désir de piété appliqué à autrui 8) et de ne concevoir le bien à faire que d’après ce que l’on estime le seul bien véritable 59).

Cela est d’autant plus vrai, qu’il s’agit d’aimer le prochain, non pour lui, mais pour l’amour de Dieu 60). La base affective de la charité n’est pas autre que cet amour de Dieu. Ainsi l’humanité est traitée en soi et chez les autres comme un moyen d'aimer Dieu et non comme une fin. C’est pourquoi il arrive qu'un tel amour ne soit ni acceptable, parce qu’il ne touche pas, ni réellement bienfaisant, parce qu’il risque de comprendre de travers les besoins d’autrui.

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prouve pas qu’il dépend d’elle (CHANsoU, p. 121-122). Ce serait plutôt le contraire.

57) « A notis et caris oportet elongari >. Imit., HI, 53, 1.

58) « Je n’ai pas à rendre de services matériels, C’est à l'amour de Dieu que je dois confier toutes les âmes, » Cité par P. JANET, Angoisse, I, p. 64. Pourtant la personne qui parle ainsi « était en réalité très bonne et dévouée au-dessus de ses forces. »

59), « Dans le dessein qu’elle (la Mère Marie de l’Incarnation) avait de le (son fils) quitter un jour en se donnant à Dieu, depuis Päge de deux ans, elle ne lui fit aucune caresse* et ne permettoit pas qu’on lui en fit. afin que n’étant point élevé dans les tendresses et dans les sensibilités des autres enfants, il fut moins touché quand le jour de la séparation serait venu ». Et lorsqu'elle entra au couvent: « cet enfint vint à moy tout résigné. Il n’osoit me témoigner son affliction, mais je luy voiois couler des larmes des yeux qui me faisoient bien connoître ce qu’il sentait en son âme. Il me faisoit si grande compassion qu’il me sembloit qu'on m’arrachoit l'âme; mais Dieu m'étoit plus cher que tout cela. Le laissant donc entre ses mains, je luy dis adieu en riant.… , Cité par MoNTMORAND, p. 226-227. Des faits de ce genre ne sont pas extrêmement rares dans les oeuvres des saints,

60) « In me debet amici dilectio stare;: et propter me diligendus

est quisquis tibi bonus visus est, et multum carus in hac vita. .Imit., III, 42, 1.

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