LA CHARITÉ ENVERS LE PROCHAIN
Aussi bien la forme la plus catholique de cette charité est l'apostolat, mélange de dévouement et de personnalisme, puisqu’on ne recule devant aucun effort et que ces efforts, dont le but avoué est d'amener les âmes à Dieu, ont souvent pour but réel de ies amener à soi.
Mais en pratique la charité est pour la plupart des âmes pieuses très supérieure à ce que nous venons de dire. Toute la question est de savoir si dans ce cas, c’est la piété qui inspire une charité vraiment bienfaisante ou si c’est au contraire un sens acquis ou inné du dévouement et de la générosité qui rend la piété aimable pour autrui.
Or, il semble bien que si la piété s'accompagne de fanatisme 51), ou même de dureté, c’est qu’elle ne trouve dans l'âme où elle s'établit qu’une activité affective médiocre, ce qui donne à penser qu'elle dépend d’abord et avant tout, comme du reste toute la vie religieuse, des dispositions naturelles de l’âme et de la collaboration qu’elle apporte à son développement religieux.
Mais il n’en reste pas moins que la piété ajoute à ces dispositions et à cette collaboration une forme très spéciale, qui place cette âme dans une relation originale à l'égard d'autrui. Cette forme, c’est d’abord l’apostolat, dont nous parlions tout à l'heure: s’il peut être compris et pratiqué très étroitement, il peut avoir une réelle grandeur dans le fait de servir une Idée sans rien lui demander pour soi, ce qui ne manque pas du reste de donner à cette Idée encore plus de réalité et de consistance. Elle est encore dans les divers aspects: dévouements, délicatesses, générosités, etc., qui se résument tous dans le mot de charité, pris au sens propre, désignant ce sans quoi l’homme ne serait, comme le dit saint Paul, non sans quelque injustice du reste pour les autres oeuvres humaines, qu’ « un airain sonnant et une cymbale retentissante ».
Le rôle de la piété est précisément d'assurer à tout cela un caractère « surnaturel », par lequel le « prochain » apparaît sous un aspect très particulier, que ne lui donne pas la simple bonté, comme nous l’avons déjà vu. À mesure que l'on déve-
61) Cf. W. JAMES, Exp. rel., p. 295, sqq.
loppe les capacités de dévouement que l’on porte en soi, il devient en quelque sorte un reflet de Dieu 62) et un prolongement de soi-même. C’est du reste ce que les auteurs spirituels expriment fréquemment lorsqu'ils recommandent de regarder les autres comme des images de Dieu ou des membres de Jésus- Christ 53). La présence de Dieu vue dans les autres y efface ce par quoi ils s’opposent à nous, de telle sorte que l’on recherche en eux, non plus ce par quoi ils peuvent être utiles ou bons 64), mais ce par quoi on y trouve le Dieu que l’on aime par-dessus tout. Ainsi d’une part la charité se trouve mieux déterminée dans son action et plus efficace dans ses résultats: d’autre part son objet est une sorte de fusion harmonieuse de l’humain et du divin, par laquelle Dieu est encore plus présent à l’homme et plus facile à trouver.
C'est donc maintenant sur cet objet que nous devons porter notre attention.
1. — Nous avons pu constater à différentes reprises que ce qui fixait la piété dans son action décentralisante, c'était précisément son objectivisme: pour ne pas se replier vers un sentimentalisme égocentrique ou vers un mysticisme impérialiste, elle se donne un objet, dont elle a une notion précise, qui lui permet de se le représenter comme totalement en dehors d’elle et s'imposant à elle. Si la piété était un sentiment pur, une forme vide de la vie affective, il serait à craindre, ou bien qu’on ait l'impression de se lancer dans le néant — et c’est pourquoi tant d’âmes pieuses, comme du reste des esprits sans piété, ne peuvent juger d’une piété sans dogmes que comme d’une pure illusion —; ou bien que l’on se replie totalement sur soimême en prenant pour objet de ses sentiments ces sentiments eux-mêmes et c’est pourquoi beaucoup protestent énergiquement
62) C’est précisément cette divinisation que l’on aime à voir en autrui plus qu’on ne la voit en soi-même, pour: faire de sa charité autre chose qu'une « simple amplification collective de l’égoïsme, » (SCHELER, Sympathie, p. 110).
63) Cf. TANQUEREY, Pi 0714:
64) Cf. plus loin, p. 398, n. 67.