L’INTENTIONALITÉ DE LA CHARITÉ
contre tout primat du sentiment, de la volonté ou de l’action, parce que, croient-ils, la raison ou la foi sont seules capables d’accrocher à la réalité.
La piété a donc besoin d’un objet transcendant qui fixe son orientation. Seulement, si à ses origines, comme nous l'avons vu, cette transcendance est assurée par le fait que l’objet est présenté du dehors par une Eglise enseignante et par voie d'autorité, à mesure qu’elle se développe et devient personnelle, l’objet lui devient plus intérieur, l’autorité s’efface, l’obligation disparaît, il n’y a plus que de l’amour. Le Dieu redoutable, dont l’idée est celle d’un tremendum, devient le Dieu-Père, le Dieu-Ami ou même le Dieu-Epoux ou le Dieu-Amant, si l’on peut dire. Ce Dieu n’a plus rien de métaphysique. Il s’oppose même à l’Ens a se, de la même façon qu’au Fatum ou au Souverain Maître®5). Qui plus est, l'accent est mis, non plus sur la réalité de ce Dieu comme placé derrière l’homme, mais sur son idéalité comme placé par-devant lui. On en arrive ainsi au Dieu- Idéal, souveraine Perfection à réaliser par l’homme, dont on dit sans doute qu’il existe, mais à l'égard duquel on agit de façon à le faire exister. Ce n’est plus le Dieu d’où l’on vient, mais le Dieu vers lequel on va.
Or, il est intéressant de remarquer que ce changement s’accompagne d’un autre changement considérable dans la position de l'esprit à l'égard de ce Dieu. La relation entre le sujet, qui est l’âme pieuse, et l’objet, qui est l’idée de Dieu, tout en s’accompagnant du sentiment profond et pesant de la distance entre la créature et le Créateur 66), en arrive à une union qui se
65) Il serait assez facile de montrer que la plupart des révolutions religieuses ont consisté dans une substitution de l’une de ces notions de Dieu à la notion correspondante. Saint Paul a mis le Dieu qui sauve par la foi à la place du Dieu qui condamne par la Loi. Le christianisme a remplacé le Destin qui opprime par le Dieu qui rachète, etc.
66) Max ScHeLeR fait très heureusement remarquer (p. 140 sqq.) que dans le christianisme, spécialement chez François d'Assise (qui a plus ou moins subi l'influence du mouvement érotique provençal), il y a un amour de la nature qui n’est ni la fusion de soi-même dans le Tout, comme chez les Hindous, ni la jouissance païenne, mais un culte de la créature en tant que telle et de sa beauté comme reflet de la beauté divine. Ainsi le cosmos change de signification: il n’est
fait de plus en plus étroite. L'âme devient sujet pur, puisqu'elle ne se replie pas sur elle, et son Dieu est objet total, puisqu'elle est entièrement tournée vers lui. En même temps et par suite, la représentation qu’elle a de son Dieu devient adéquate à l’acte de se le représenter, de même que le dynamisme inhérent à cette représentation s’identifie avec l’activité qui se la représente.
Nous nous trouvons ainsi devant une manière de penser entièrement nouvelle, se servant non plus de catégories intellectuelles, mais de catégories affectives, ou, si l’on préfère, procédant, non par analyse, mais par la construction en soi d’une manière d’être, dont la conscience que l’on en a est la définition, ou même simplement l’affirmation. Il ne faut pas se presser de dire qu’une telle pensée est purement illusoire. Cela serait, si elle était au point de départ de cette activité intime; mais elle en est le point d'arrivée. Si l’on regarde de près ce dont elle est une pensée, on se rend compte que ce n’est pas précisément d’un état psychologique purement subjectif, mais d’une intention et que cette intentionalité est spiritualité et enrichissement.
Car il y a dans cette suprématie du sentiment sur la raison discursive surtout un effort et une recherche, effort contre ce que l’on est pour une recherche de ce que l’on n’est pas et que lon veut être. Le Dieu que l’on aime est alors idéalité pure, mais cette idéalité n’en est pas moins une ouverture totale de l’âme vers un non-moi. L'âme sort entièrement d’elle-même, non seulement de ce qu’elle pense et de ce qu’elle fait, mais encore de la conscience de le faire et de le penser, pour pénétrer dans un au-delà d’elle-même qui, pour être son oeuvre, n’en devient pas moins une réalité, de la même façon que la charité d’un Vincent de Paul, si elle n’a pas son principe ou sa justification rationnelle dans la valeur réelle des hommes auxquels elle s’adresse, la trouve, et beaucoup plus grande, dans l’amélioration qu'elle leur apporte 67). Si les raisons d’aimer Dieu ne
plus l’ennemi ni de l’homme ni de Dieu, mais le chemin qui conduit celuilà vers celui-ci. Il est une Incarnation de Dieu sans cependant se confondre avec lui.
67) C’est là ce qui fait la différence capitale entre le paganisme.
et le christianisme: le premier aime ceux qui sont bons, le second aime pour faire devenir bons. Voilà pourquoi quiconque mesure sa