LA CHARITÉ ET L'ÉGLISE
sont pas dans la réalité existentielle de ce Dieu, au sens matériel du mot existence, n’en sont-elles pas moins dans la transfiguration de ce qui existe par cet amour? Cette attitude par laquelle l’homme se met au service de son idéal, ne serait-elle pas celle par laquelle il peut, mieux que par n'importe quelle autre, réaliser sa propre existence? Si la destinée de l’homme ou son salut est moins de conquérir le monde ou de se conquérir lui-même, conquête toujours illusoire, puisqu’à peine réalisée il faut toujours l’abandonner par la mort, mais de travailler à la création du monde, perpétuellement enfanté par tous nos efforts, si c’est par là que cette destinée n’est pas une lugubre comédie, mais une oeuvre dont toute la grandeur est en ce qu’elle n’est jamais achevée, cette piété ne serait-elle pas l’un des moyens, sinon le meilleur, de réaliser ce destin et ce salut?
2. — Il est vrai, nous dira-t-on, que nous sommes ici aux confins d’un illuminisme dangereux, parce que dépourvu d'idées claires et de notions précises, dans le flou de ce mysticisme où toute forme distincte tend à s’évanouir, à peu près comme celle des nuages que les rayons du soleil couchant revêtent de splendeur sans réussir à leur donner la moindre consistance. N’en est-il pas de même pour ces intuitions mystiques, qui ne nous paraissent belles que par les teintes affectives que nous leur donnons? Si leur spiritualité n’aboutit à rien qui soit communicable — et on ne communique de la spiritualité que par le langage conceptuel — à quoi bon? Du reste, à lire l’histoire du mysticisme, à part quelques âmes mieux équilibrées, mais somme toute assez rares, qu'y trouve-t-on, sinon quantité d'illusions, parfois de véritables aberrations, pour ne pas dire de folies?
Ce danger d’illuminisme, avec tout ce qu’il comporte, n’est pas niable. Toutefois certains y ont échappé, grâce, nous l'avons déjà remarqué, à leur orthodoxie. D'où il suit qu'un mysticisme sain ne peut guère exister ni durer, aussi bien au point de vue de la charité qu’à celui de la foi, en dehors d’une Eglise. Nous avons à nous demander pourquoi.
charité à la valeur de ce qu'il aime n’est pas chrétien. Cf. SCHELER, Sympathie, p. 235.
À vrai dire, les analyses qui précèdent ont fait ressortir le rôle des croyances comme thèmes d'éducation et comme objets de sentiments; elles nous ont montré que l’orthodoxie a pour but précisément d’assurer l’objectivisme par lequel le sentiment de piété est garanti contre tout repliement sur soi. (Ce n’est donc pas l’orthodoxie en tant que doctrine, mais l’orthodoxie en tant que règle de pensée qui donne aux sentiments de piété, en particulier à l'amour de Dieu, cette orientation constante et sûre. L'Eglise, en même temps qu'éducatrice de piété, est préservatrice des déviations de cette piété.
Mais de plus, par le fait même qu’elle joue ce double rôle et qu’elle parle au nom d’un Dieu révélé, tanquam auctoritatem habens, elle est elle-même objet de piété, et elle le devient de plus en plus à mesure que la piété se fortifie. Plus l’orthodoxie agit sur l’âme en tant qu'orthodoxie, plus ce qu’on y voit, c’est, non pas qu'elle est une orthodoxie, mais la doctrine qu ’elle commande, si bien que l’âme aime l'Eglise parce qu’elle est une société et pour ce que cette société représente. Finalement la charité et la foi ne font plus qu’un tout unique, ainsi que le dogme et l'Eglise, ce qui donne à la piété plus de force et à son objet encore plus de consistance.
Ce n’est pas tout. L'Eglise est une société faite des autres hommes qui cultivent la même piété et c’est en tant que telle qu’elle possède son autorité et son prestige. Seulement cette société se distingue de toutes les autres, précisément parce que ce qui la constitue, c’est la charité. Il ne faut pas perdre de vue que les âmes pieuses, à un certain degré de piété, ne voient plus du tout dans leur Eglise ni une autorité, ni une organisation sociale. Elles observent à son égard une obéissance complète, non pas à la façon de subordonnés s’inclinant devant les décisions de leurs chefs, mais parce que l'Eglise est basée sur cette charité. Elle n’est plus une hiérarchie qui s'impose: elle est une association que l’on aime. Tout comme le Dieu de la piété, elle n’est plus au principe, mais au terme. Ainsi la valeurprestige, peut-on dire, est remplacée par une valeur-charité. C’est du reste par là que se distinguent les catholiques par piété des catholiques par simple socialité: les premiers sont attachés à l'Eglise parce qu’elle est pour eux principe de vie,
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les autres simplement parce qu'elle tient une certaine place dans la société.
En conclusion, ce qui assure à l’amour-charité son équilibre, sa durée.et son efficacité, ce qui fait qu’il est réellement constructif d’idéalité et de spiritualité, c’est qu'il se réalise dans et par une société qui, après s'être imposée à tous, se fait aimer par chacun, même en tant que société.
Mais ici encore, il faut une condition absolue, et c’est parce que cette condition manque que tant d’églises, en devenant contraires à ce principe de charité, se sont détruites elles-mêmes 68). T1 faut que cette Eglise, objet de la charité, en reste, dans la réalité, sinon aux yeux de ses membres, le moyen au lieu de s’en faire le but. Nous avons vu combien facilement la foi peut se tourner. en fanatisme, lorsqu'on s’y attache tellement qu’on finit par ne plus rien voir en dehors d’elle, comment la confiance dans les pratiques religieuses se tourne en attachement à leurs formes et par suite en légalisme et en pharisaïsme, comment l’apostolat se tourne en esprit de domination, lorsqu’au lieu d’être le service d’une idée, il en devient l’utilisation au service de ses opinions. Dans un cas comme dans l’autre s’est produit ce transfert mortel à la piété du moyen en but. La même chose se produit lorsque une église est tellement devenue objet de la piété de ses fidèles qu’elle finit par mettre cette piété au service de son autorité, de son prestige et de sa durée. C’est le cas de tant de sectes, qui finissent par ne plus rien voir en dehors d'elles et par tout condamner de ce qui se fait sans elles. On peut du reste le constater dans l’histoire de toutes les religions: elles se sont d’abord constituées par l'initiative de tels ou tels individus au sein de groupements plus généraux; puis elles sont devenues principes de nouveaux groupements, dans lesquels elles exigent à leur tour que chacun se soumette,
68) M. BerGson en donne du reste une explication très pertinente (Deux sources, p. 27): de l’amour entre membres d’une société close à celui qui s'étend à tous les hommes, il y a « la distance du fini à l'infini », parce que le mouvement est alors complètement retourné, se repliant sur lui-même dans un cas, s'étendant vers un au delà dans l’autre. Et comme c’est alors « contre tous les autres hommes qu'on aime les hommes avec lesquels on vit », il en résulte que le principe de charité se trouve nettement contredit et la pratique en est remplacée par celle de la haine, tout au moins de la malveillance,
jusqu’à ce que, la piété une fois enfermée dans des formes précises, d’autres individus prennent de nouvelles initiatives, le plus souvent au prix d’une rupture. Car la plupart des hommes préfèrent ce qui est établi aux efforts indépendants 6). On peut même dire qu’il y a là une pierre de touche: à partir du jour où telle société, surtout religieuse, méprise ce qui ne vient pas d’elle et s'efforce par tous les moyens, même aux dépens de la charité, de combattre et de détruire quiconque échappe à son autorité, elle se condamne à mort, justement parce qu'’alors elle s’est individualisée, à peu près comme un organisme vivant est destiné à mourir, parce qu’il s’est fixé une fois pour toutes dans une forme déterminée 70). Dès lors qu’elle ne peut plus concevoir qu’il puisse y avoir de la piété, pas même de la religion en dehors d’elle, c’est qu’elle préfère ses méthodes d’action au but pour lequel elle agit, sa propre existence aux raisons qu’elle a d'exister: propter vitam vivendi perdere causas. Alors la piété s'échappe d’elle pour vivre et se développer sans elle, au besoin contre elle.
Du reste, autant il est nécessaire pour la charité de revêtir une forme déterminée, autant il est important qu’elle ne s’attache pas à la forme choisie. C’est pourquoi l’on peut parler de piété à propos de n'importe quel amour 71), amour de la science,
69) C’est du reste pour cela que le catholicisme offre aux sociétés moins évoluées un prestige et exerce sur <lle une influence que ne peut absolument pas avoir une piété individuelle.
70) Il serait intéressant de montrer comment cet oubli de la charité à l’égard du dehors est accompagné d’un oubli plus grand encore en son sein et comment en son lieu et place se développent les intrigues, les ambitions, etc. Une église sans charité pour ce qui ne se soumet pas à elle est impuissante à mettre cette charité entre ceux qui s’y soumettent.
71) « Il est uné sainteté de toute religion, il est une sainteté de tout sentiment, pourvu que le sentiment ait une généralité suffisante. … Toujours il s’agit d’une pointe, puis d’un envahissement, puis d’une récolte de l'émotion, toujours l'individu se discipline à la plus grande gloire de sa dominante la plus irrésistible et la plus profonde, Et la sainteté nous apparaît, non plus le couronnement de la vie chrétienne, mais le seul but valable de toute vie.
« Tous ceux-là furent saints qui, ayant conçu un idéal, y ayant cru et l’ayant aimé, ne marchandèrent pas leur vie pour en assurer le triomphe. Saints ceux que dévora le bûchèr pour l’une et pour Vautre cause, saints ceux qui se précipitèrent en chantant sous le glaive ou qui dans les hautes solitudes, après d’âpres années, moururent en contemplant la face de leur Dieu dans le globe du soleil
amour de l’art et même de l'amour tout court. Ce que l’on désigne alors par là, c’est tout simplement l'oubli total, par celui qui aime, de son amour en faveur de ce qu’il aime; c’est d'autre part une transcendance affective de cet objet telle que tout lui est donné, ou mieux que tout lui est abandonné : l’homme se trouve alors entièrement consacré, dans toute sa vie, non plus à vivre, mais à ce pour quoi il vit, le voulant assez pour le réaliser, le réalisant assez pour ne vouloir que lui, s’unissant dans cette volonté à celle d'autrui assez pour la faire fructifier en elle, jamais pour que ce soit celle des autres qu’il amène à lui. Ne serait-ce pas là le secret de la vie et de l’immortalité, s’il est vrai que la vie nous est donnée, non pas pour que nous la gardions — suprême illusion que la mort vient toujours démentir — mais pour que nous la donnions?
La piété est donc en somme la transfiguration de tout ce qui est humain par la direction imprimée aux efforts et aux joies vers quelque chose qui dépasse les uns et les autres. Elle n’existe et ne dure que si elle ne se replie pas sur elle-même, ni socialement, ni individuellement. (C’est pour cela qu’en posant pardevant l’homme un objet de foi, d'action et d’amour, elle est véritablement créatrice de spiritualité.
Mais il nous faut aller plus au fond des choses en examinant cet objet de la charité et de la piété, non seulement en tant que principe, mais plus directement en lui-même, en tant qu’'idéaiité transcendante.
couchant. Et saints aussi ceux qui, brûlant de flammes plus charnelles, sc firent une fin de leur cause ou de leur patrie. Et saint, peut-être suprêmement, celui qui, acceptant la vie dans ses joies et dans ses mystères, lui dresse dans le secret un autel avec le meilleur de ses forces, ne disjoint pas de la pensée l’action, et lève ses bras devant la mystérieuse inconnue.
«.… Cet absolu de la certitude, ce ton aigu de la sensibilité, ces poussées intermittentes ou continues de la grâce, cette réalisation dans l'émotion et dans l’acte de lharmonie des forces humaines en quoi se résume la sainteté, se retrouvent dans le développement de toutes les valeurs affectives capables d’organiser la vie. Et c’est pourquoi il y à une sainteté de tous les grands sentiments terrestres, une sainteté de la pitié, une sainteté de la pensée, une sainteté du patriotisme, une sainteté de l’amour. » Truc, La Grâce, p. 120-122,
Le problème du reste n’est pas nouveau. Nous nous rencontrons ici avec l’un de ceux qui l’ont posé le plus magnifiquement, Pascal: plus pieux peut-être que personne, :il:a-su unir en lui et le sens religieux et le sens philosophique. On sait en effet que par-dessus l’ordre des corps, par-dessus l’ordre des esprits, il a posé, comme une réalité supérieure, l’ordre de la charité, infiniment plus élevé que les deux premiers, et sans commune mesure avec eux. Pour lui donc la charité représente, non seulement une vertu à pratiquer, mais ‘une réalité à connaître. Qu'est-ce qui la constitue en tant que telle?
1. — Il semble bien d’abord, pour nous en tenir au cas de Pascal, que cette distinction lui a été inspirée par la façon dont se posait pour lui le problème religieux. Pascal avaitiété savant et chrétien, janséniste et catholique à la fois. Or, il y avait en lui trop de vigueur d’esprit pour que ces différents éléments de sa formation puissent se juxtaposer sans chercher à se fondre. De là la crise extrêmement forte qui a conduit l’auteur des Provinciales a écrire les Pensées, dans lesquelles il essaya de résoudre le problème qui a tourmenté sa vie et dont peut-être il est mort.
D'une part il avait une formation mathématique, voisine en un sens de celle de Descartes, qui lui faisait éprouver très fortement le besoin de démonstrations rigoureuses, démonstrations qu’il ne pouvait trouver en faveur de sa foi. C’est ce qui nous explique pourquoi si fréquemment il parle de l’obscurité inhérente à la doctrine catholique. Mais d’autre part son jansénisme lui fournissait une explication de cette obscurité : l’homme ne pouvant rien faire par lui-même pour arriver à la religion, il est naturel que celle-ci ne puisse être l’objet d’une démonstration proprement dite, ce qui en ferait une conclusion logique et la rendrait accessible à la raison. Il convient donc que Dieu soit un Dieu caché, ne se montrant qu’à ceux qui désirent sincèrement le voir, se dérobant aux autres, si bien que ce qui pour les premiers est un argument en faveur du christianisme, devient pour les seconds un moyen d’aveuglement qui les en détourne.
C’est tout cela que signifie sa théorie des trois ordres: les vérités de foi n’appartiennent pas du tout à l’ordre des esprits: