‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 148 sur 165 · L'ORDRE DE LA CHARITE · texte numérisé non relu

L'ORDRE DE LA CHARITE

elles:sont donc en dehors des démonstrations scientifiques. Elles appartiennent à l’ordre de la charité, là où ce qui compte, ce sont les « raisons du coeur que la raison ne comprend pas », c'est-à-dire précisément tout cet ensemble de dispositions préparatoires et d'activité collaboratrice à la Grâce, dont nous avons vu la nécessité pour la piété. Entre les deux il n’y a nulle commune mesure, parce qu'on ne peut passer de l’une à l’autre et qu’il est nécessaire de faire une transposition complète dans la manière de penser, d'agir et surtout d’aimer.

Ainsi ce que nous avons vu au sujet des croyances ou de la conduite ne trouve sa réalisation que dans cet ordre de la charité: il y a des vérités transcendantes à la raison et une morale supérieure à la conduite humaine, parce qu’il y a un mode d'aimer au-dessus de tous les désirs et de toutes les affections humaines. Car c’est dans l’amour, c’est-à-dire dans le mouvement par lequel l’homme s’attache à ce qui l’entoure, qu'est le principe de la pensée comme de l’action.

2. — Or, dans l’ordre des esprits, l’activité humaine consiste essentiellement à ramener le plus possible les connaissances qui nous parviennent, au type même de la connaissance intellectuelle, à la science mathématique. Raisonner, induire, analyser et conclure, tout cela n’est rien autre chose qu’une réduction plus ou moins complète aux formes de notre esprit. Aussi bien cette science est-elle une traduction en langage conceptuel de ce qui existe, et non une représentation directe. A plus forte raison, si l’on ne sort pas de la vie pratique, ramène-t-on tout ce que l’on voit à nos propres besoins, c’est-à-dire, comme Bergson l’a si bien montré, aux nécessités de la vie.

Dans l’ordre de la charité, la position est nettement retournée. On ne cherche plus à se satisfaire, puisqu’au contraire le mouvement de la piété consiste à se prémunir contre tout repliement sur soi. On ne voit pas non plus les choses d’après soi, puisqu'on s'efforce avant tout de se transformer soi - même d’après les choses auxquelles on croit. La relation entre l’objet et le sujet est donc en sens inverse: au lieu de poser l’objet devant soi dans une forme sous laquelle on puisse le saisir 7?),

72) M. Ed. Le Roy a fort bien montré comment le « fait scienti-

on se pose soi-même devant lui, et on se donne à lui de façon à se former d’après lui. L'objet n’est plus saisi ad modum recipientis, comme diraient les scolastiques: c’est le sujet qui se transforme à la mesure de l’objet. Sans doute, il est vrai, nous n’agissons presque jamais ni en savant pur, pas plus qu’en moraliste absolu, ni en homme intégralement religieux. Mais à prendre l'attitude du savant ou de l’homme d’action, comme celle de l’homme religieux, en elles-mêmes et dans ce qu’elles ont d’essentiel, c’est bien par cette sorte de dépolarisation de la vie spirituelle qu’on les peut définir l’une par rapport à l’autre.

3. — Ceci du reste nous explique la signification et la portée du fameux: « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais trouvé ».

Du point de vue proprement scientifique, il n’y a pas de formule plus claire du cercle vicieux ou de la pétition de principe fondamentale qui se trouvent à la base du dogmatisme, en tant que doctrine à prétentions scientifiques ou philosophiques: on n’admet la vérité des idées religieuses que si l’on a déjà des dispositions religieuses, c’est-à-dire si l’on est en prévention de les admettre. Du reste Pascal lui-même affirme plus d’une fois que les arguments tirés des prophéties ou des miracles ne peuvent avoir de valeur probante que pour les croyants, ce qui revient à dire que la foi ne peut se démontrer qu’à ceux qui la possèdent déjà. Aussi bien, dès lors qu’on veut prouver, croyants et incroyants en viennent facilement à reconnaître la nécessité de cette prévention 7#), mais les derniers y voient une raison décisive de rejeter ce qu’affirment les premiers, qui au contraire

fique » est autre chose que le fait brut, mais un découpage opéré dans la réalité suivant les besoins de notre esprit; et l’on pourrait en dire autant du fait moral: il est lui aussi un découpage de ce à quoi s’appliquent les volontés sociales sur la conduite humaine.

73) « La foi est chose surnaturelle », disent les uns, « donc vous ne pourrez croire si vous ne commencez par prier ». « C’est précisément parce qu’il faut commencer par prier pour croire que la foi ne peut être vraie », disent les autres. Les deux positions sont irréductibles, parce qu’en fait elles sont l’une et l’autre deux attitudes en sens inverse de la conscience.

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