‹ Pensée constructive et réalités spirituelles: Essai de psychologie formelle à propos de l'ascétisme religieuxChapitre 149 sur 165 · DÉPOLARISATION DE LA VIE SPIRITUELLE · texte numérisé non relu

DÉPOLARISATION DE LA VIE SPIRITUELLE

se trouvent confirmés dans la surnaturalité de leur croyance par cette nécessité d’une grâce prévenante.

Mais lorsqu'on pose la question sur un terrain proprement religieux, ou plutôt lorsqu'on cherche à définir en quoi consiste la position sur ce terrain, le fait prend une tout autre signification. Ce qu'il exprime alors, c’est justement la nécessité de se mettre sur un autre terrain que le terrain scientifique et de faire une transposition capitale pour voir les choses religieuses en tant que telles.

Nous avons vu en effet que l’objet ne devient vraiment religieux que si d’abord le sujet se fait lui-même religieux. Or, cette religiosité ne peut pas avoir une objectivité comparable à l’objectivité scientifique ou philosophique, puisque précisément elle est d’un tout autre ordre. Nous avons vu en outre qu’elle consiste essentiellement dans la dépolarisation de la vie spirituelle, par laquelle c’est l’activité du sujet qui pose l’objet, tout en étant guidée par les nécessités de son objectivité, et non l’objet qui entraîne le sujet, tout en subissant une certaine adaptation aux formes de celui-ci. Autrement dit, la religion ne commence vraiment d'exister que si cette dépolarisation est chose accomplie, c’est-à-dire lorsqu'on veut, non pas savoir ce qui est, non pas agir efficacement, mais créer une nouvelle spiritualité, ou, si l’on préfère, pénétrer dans l’Etre plus loin que n’y arrive la simple humanité de ce que nous sommes.

Car, puisque la science est une réduction de la réalité aux capacités de notre esprit et la morale une réduction de l’activité aux besoins individuels et sociaux, il reste en dehors de l'une et de l’autre l'immense réalité, soit ontologique, soit spirituelle, de tout ce que les facultés ordinaires ne peuvent atteindre ou produire, ce que l’oeil du savant en tant que tel ne peut voir, ce que la volonté de l’homme ne peut faire, par conséquent ce qui échappe à notre langage verbal ou conceptuel aussi bien qu’à nos actes utilitaires ou moraux. Nous sommes donc alors en dehors de toutes les formes humaines de la pensée et de l’activité, mais précisément devant l'attitude qui consiste à renoncer à tout ce qui est humain — catégories scientifiques ou règles pratiques — et à s’intentionaliser vers le transhu-

main 74), Et c’est au principe même de la vie, là où se constituent les fondements de la spiritualité humaine à l’égard du monde et. de lui-même, dans la façon d’aimer, que s’établit cette dépolarisation, pour s'étendre ensuite aux attitudes qui en dérivent. dans. l'intelligence et la conduite.

Lors donc que les mystiques nous parlent de « vie surnaturelle » ou de « réalités surnaturelles », ce qu’ils désignent, c'est d’une part cette dépolarisation de la conscience: opposée aux formes qui lui sont les plus habituelles, d’autre part ce qu'elle produit ou atteint. Mais elle ne peut se faire qu’au moyen d’un objet construit, comme l’a montré Bergson, en vertu de la « fonction fabulatrice » par laquelle l’ « élan vital » remédie aux faiblesses de l'intelligence et en dépasse les limites. Seulement cet objet est à prendre comme un ensemble de Formes ou d'Idées, destinées à soutenir et à diriger la pensée, l’action ou l’amour en tant que religieux, et non comme des représentations de ce qui est à penser, à faire ou à aimer. Les interpréter ainsi serait du reste en revenir à une attitude simplement « naturelle » et donc leur enlever leur raison d’être. Sous prétexte d’assurer leur réalité aux yeux de la conscience, on leur ferait perdre la seule chose qu’il y a de réel en elles, à savoir qu’elles sont hors de cette conscience.

Il est donc facile de comprendre que dans une telle attitude, on ne cherche l’objet que parce qu’on a déjà trouvé l'attitude spirituelle qui en a besoin, de la même façon qu’on ne s’exerce dans un art que si l’on en a d'avance le goût. La religion et la piété sont construction ou invention de spiritualité réelle et non découverte d'idées sur la réalité : il est donc nécessaire d'avoir trouvé l’intentionalité vers cette spiritualité avant de chercher l’objet qui en est le moyen plus que le principe, comme il l’est d’avoir trouvé le besoin esthétique avant de chercher à le satisfaire par une oeuvre artistique. Par conséquent, lorsque

74) Il importe peu du reste que ce transhumain soit compris comme une partie de l’Etre total atteinte par la position. religieuse ou simplement comme une production de l'esprit résultant de l’activité religieuse, puisque dans les deux cas, il s’agit d’une forme d’être purement spirituelle: soit le monde en tant qu’il n’est plus le monde

matériel, soit la Pensée en tant qu’elle est autre que la pensée de la matière,

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