SE PERDRE POUR: SE. RETROUVER
le croyant: affirme cette nécessité, ce n’est pas une pétition de principe qu’il commet, c’est l'essence de son attitude qu'il exprime. Voilà pourquoi cette idée est en même temps l’argument. péremptoire de l'incroyant et le principe de la certitude du. croyant: le premier y cherche ce qu'il lui est impossible d’y trouver parce qu’il le prend à contre-sens; et le second y reconnaît la vérité et la légitimité de l'attitude qui le distingue du premier.
4: — Si maintenant nous examinons cette dépolarisation en elle-même, cherchant à en déterminer les caractères intrinsèques,.nous arrivons à constater ceci.
Suivant l’ordre ordinaire de la vie psychologique, la loi de la conscience, comme celle du corps et de tout ce qui est individualité vivante sur terre, est de vivre pour soi. De la même façon qu’un corps organique se constitue à mesure que chacune de ses parties se fixe et dans une nature histologique et dans une fonction physiologique déterminées, la conscience humaine prend petit à petit, au cours de la vie, une forme qui l’établit dans: son individualité. Ses habitudes, ses souvenirs, ses tendances, de moins en moins variables à mesure que l’on vieillit, sont les divers éléments de cette fixation et introduisent dans la vie psychologique l'instinct de conservation par lequel l'être spirituel, tout comme l'être physique, s'attache à ce qu’il est; plus encore au sentiment de l'être, si bien que tout est: jugé et utilisé en vue de cette conservation. Il en résulte que l'individu humain,, comme du reste toute individualité, devient incapable de s'adapter à la loi générale du monde, qui est changement perpétuel, et finit par devenir incapable de vivre: La mort est donc le résultat de cette tendance au maintien de l’individualité: Mais aussi, il est vrai, il y a évolution permanente dans la formation de ces différents types, ce qui assure, tout au moins ce qui rend possible le perfectionnement soit de: l'espèce, soit surtout de ce qu’il y a de plus vivant en l'homme;.à savoir de sa spiritualité.
Il n'est pas sans intérêt de remarquer que la constitution de la science se rattache à cet aspect de la vie. Elle consiste à formuler des lois, c’est-à-dire à organiser la masse des faits,
toujours dissemblables, en groupements déterminés. Ce faisant, elle ramène une multiplicité amorphe à une pluralité de formes précises; et cette pluralité n’est au fond que l'adaptation à l’individualité de l’esprit humain de la diversité des réalités cosmiques. Ce que l’on possède alors, ce n’est pas ce qui est, c’est une adaptation de ce qui est à nous-mêmes. Il nous a donc fallu ramenér toutes choses aux formes de notre esprit, même lorsque la science est le plus désintéressée. Du reste, elle commence toujours par être un moyen de résoudre un problème pratique et quand elle se détache de ce point de vue utilitaire pour examiner les choses en soi, elle ne se détache au fond que de l’utilité immédiate ou matérielle pour arriver à une intellectualisation qui n’est pas autre chose qu’une autre forme d'utilité: la jouissance spéculative de notre intelligence.
En toute cette activité, c’est donc le moi qui est au principe comme à la fin de ce que l’on cherche, ainsi que de l’action de le chercher. Connaître scientifiquement, c’est connaître pour jouir, soit de ce que l’on connaît, soit de la connaissance que l’on en a La conscience s’enrichit pour s’enrichir, à la façon de celle de l’avare, mutatis mutandis, lequel accumule ses possessions pour se sentir plus riche. Le savant, c’est l’homme qui se sent davantage maître de ce qu’il sait et de ce qu’il y a à savoir, bien que les progrès de son travail lui donnent en même temps le sentiment des limites de sa science, un peu comme l’avare pense souvent plus à ce qu’il n’a pas qu’à ce qu’il possède.
Dans l’ordre de la charité, au contraire, l’âme doit avant tout s’oublier elle-même et oublier même qu’elle s’oublie. Plus exactement, lorsqu'elle pense à elle, ce n’est que pour savoir qu’elle n’est rien, qu’en se donnant elle ne donne rien, qu’en se renonçant elle ne renonce à rien et que son individualité, son moi, n’est que du néant. Elle ne cherche donc pas à réduire ce qui l’entoure aux formes de son esprit, ce serait le détruire; mais elle essaie de se hausser vers les réalités qui la dominent. Peu importe que celles-ci lui apparaissent toujours plus ou moins colorées par ses habitudes de pensée ou d’action et que la définition qu’elle se donne de son objet soit une adaptation provisoire aux conceptions de son milieu et de son temps. L’essentiel de son mouvement de piété n’en est pas moins la décen-